Le concert proposé ce vendredi 14 janvier à La Filature par l'Orchestre Symphonique de Mulhouse s'est révélé original et convaincant. Outre le plaisir de venir écouter une formation dont la valeur ne se dément pas, le public a pu saisir, en particulier, comment la création peut assumer l'héritage de ses sources mais aussi en revisiter radicalement les formes, les intentions ; ceci grâce à la relecture radicale des Quatre Saisons de Vivaldi par le compositeur Max Richter.

Alexandra Soumm et l'Orchestre Symphonique de Mulhouse
© Antoinette Ober

Cette relecture n'est pas un exercice de style, une simple adaptation instrumentale, rythmique, harmonique ou ornementée, des quatre concertos du prêtre roux. La partition de Max Richter interroge et répudie l'écoute devenue inattentive des Quatre Saisons et l'indigence des extraits entendus en guise d'indicatifs d'attente pour standards téléphoniques, entre autres. Chez Vivaldi, des cellules musicales relativement courtes et répétées confèrent à certaines parties un rythme soutenu que Max Richter entend pousser plus avant encore, notamment par le recours aux techniques du minimalisme. Le résultat, à l'écoute, est effectivement d'une extrême vivacité. Le flux musical est scandé d'une autre manière que celle à laquelle nous sommes habitués. Particulièrement sensible, par exemple, dans le premier mouvement de L'Été puis dans celui de L'Automne, cette rythmique sape nos habitudes d'écoute, nous rendant plus attentif aux subtilités de l'œuvre de Vivaldi redoublées par celles qu'introduit Max Richter.

La violoniste Alexandra Soumm, dans une belle complicité avec le chef Christian Schumann, ne ménage ni ses efforts ni son talent de Konzertmeisterin. Dynamique et d'attitude enjouée, sa manière de lancer ou de reprendre chaque motif semble emporter l'orchestre tout entier. On est saisi par la pureté du timbre, dans les aigus notamment, dès le Largo du Printemps. Construisant un pont entre une inspiration directement vivaldienne et les voies ouvertes par un post-minimalisme résolu, elle franchit aisément cette distance, semblant accomplir ce projet avec bonheur, dans un total engagement.

En une surprenante complémentarité, le jeu de l'orchestre à cordes associé à une harpe et à un clavecin donne l'impression d'un écoulement indéfini et linéaire du temps, de la vie, de la permanence de la nature. Notes et accords très longuement tenus ou cellules perpétuellement répétées avec d'infimes variations saisissent le public, dès l'évocation du chant des oiseaux qui structure le premier mouvement du Printemps, sans que jamais sa forme répétitive ne lasse. Le mouvement lent de L'Automne, d'une forme particulière, est d'un charme absolu : la partie de clavecin, généralement dédiée à la basse continue, occupe ici une place plus importante. La série d'accords arpégés au clavier constitue la voix principale tandis que les autres instruments, avec la soliste, l'accompagnent en tenues jouées pianissimo. L'interprétation est d'une grande finesse.

Les applaudissements nourris d'un public conquis succèdent au dernier mouvement de L'Hiver qui s'achève, lui, à la manière d'un paisible chuchotement entre les instruments. Deux autres œuvres encadrent, en début et en fin de concert, ces Quatre Saisons recomposées. L'énergique montée en puissance, cinq minutes durant, de l'une des premières œuvres de Fabien Cali, Anxiopolis, est d'une riche et vibrante orchestration. L'opus de ce compositeur doit s'augmenter de plusieurs pièces durant la résidence qui le place auprès de l'Orchestre de Mulhouse jusqu'en 2023. L'occasion sera certainement fournie d'y revenir.

L'Orchestre Symphonique de Mulhouse dirigé par Christian Schumann
© Antoinette Ober

On a plaisir à voir programmée, en fin de soirée, la Symphonie n° 6 de Dvorak. Bois et cuivres sont remarquables dans un premier mouvement éclatant. La finesse, la justesse dont ils font preuve ne se dément pas dans le deuxième mouvement où l'entrée successive de ces pupitres puis celle des cordes s'opère avec fluidité et rigueur. On tombe sous le charme des traits confiés aux divers solistes, en particulier la flûte, tandis que les cors rutilants et chaleureux sonnent avec éclats. La superbe et complexe danse slave du troisième mouvement est fort bien rendue, à la fois dansante et symphonique, tantôt endiablée, rythmée avec ardeur par les timbales, tantôt rêveuse. Le finale couronne cette enthousiasmante interprétation. L'entrée des cordes aussi fines que charpentées précède les tuttis allant crescendo, dans lesquels les timbres ressortent et se complètent superbement.

S'il faut reconnaître aux instrumentistes d'avoir assuré cette soirée avec brio, les mérites du chef d'orchestre, Christian Schumann, doivent être soulignés. Ses mains et poignets d'une extraordinaire souplesse semblent calligraphier devant l'orchestre la partition jouée. L'envolée des bras n'intervient qu'en cas rigoureusement justifié, pour souligner un appui, soutenir une dynamique particulière. Le talent de ce chef fait d'une rigueur, d'une sérénité, d'une sobriété ne manquant certes pas d'un dynamisme communicatif a été fort justement acclamé non seulement par le public mais aussi par l'orchestre unanime.

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