Il est des expériences dont on ne mesure le bénéfice qu’après en avoir éprouvé les difficultés au travers d’une pénitence ascétique. Il en est d’autres au contraire qui procurent d’emblée l’extase de la révélation. Telle fut la première britannique de Speicher du compositeur allemand Enno Poppe, interprétée par le London Sinfonietta sous la direction de Susanna Mälkki au Coronet Theatre.

Susanna Malkki © Simon Fowler
Susanna Malkki
© Simon Fowler

Speicher, « mémoire », explore en six parties le potentiel musical de la répétition et de la variation au sein d’une architecture complexe se répercutant à différentes échelles. Une poupée russe, en somme, dont l’identité formelle au niveau de la macro- et de la microstrucutrure permet de guider inconsciemment l’auditeur tout au long de ces quatre-vingt minutes de musique, la reconnaissance allant de pair avec la prédiction. On est à mille lieux cependant de la musique répétitive. Le motif organique et générateur à partir duquel se déploie Speicher n’est pas un motif rythmique qui, à la manière de Clap music de Steve Reich, engendrerait le discours musical par sa répétition et son déphasage. Le motif n’est ici autre qu’une seule et simple note, altérée, déformée, cabossée par l’emploi de glissandi.

Est-il encore pertinent de parler de « note » alors que la théorie musicale occidentale associe cette notion à celle de hauteur déterminée ? Dans Speicher, les notes se déploient à travers le spectre, parcourent des intervalles variables, allant du quart de ton à la gamme entière. Partant, comment définir l'objet musical dans ce continuum sonore, quand un do se transmue en sol - ou toute autre note - sans solution de continuité et sans perdre pour autant son identité première ? La fréquence n'est plus qu'un état transitoire d'un objet sonore pourtant individualisable. Dans cette indétermination entre la note et le son réside toute la richesse de Speicher. Enno Pope explore ces espaces intermédiaires réduits au silence par le diktat de la hauteur fixe et de l'échelle tempérée. De cette remise en question fondamentale en surgit une autre, celle-ci s’attaquant à la durée. On passe en effet d’une perception quantitative, métronomique, à une perception qualitative liée au mouvement. Le temps devient relatif, dépendant du rapport entre l'ambitus parcouru et le délai nécessaire pour atteindre le nouveau point d'équilibre. L’harmonie, enfin, est le troisième et dernier pilier entamé par ce dynamitage à la base du langage musical. Ces trajectoires à travers le spectre portent en elles-mêmes un forme d'enrobage harmonique, une couleur qui leur est propre et leur confère un caractère.

Cette déconstruction tous azimuts est servie par une orchestration luxuriante et un canevas rythmique maintenant toujours l'auditeur en éveil. La texture est dense mais transparente et incroyablement légère, toujours variée, faisant fi des étiquettes. On entend parfois des réminiscences du jazz, à d’autres moments ce sont des sonorités évoquant le tango qui se dessinent, le tout évoquant tour à tour la débandade d’un ensemble de foire, un sourire narquois et grinçants ou encore des gémissements plaintifs. De cette insouciance postmoderne lorgnant du côté de l’expressionisme, émerge pourtant une musique joyeuse et exubérante qui ne s’interdit ni le lyrisme ni les moments de méditation.

Saluons l’extraordinaire performance des musiciens du London Sinfonietta tout au long de cette partition extrêmement exigeante et qui requiert une concentration de tout instant. Placé sous la direction assurée et précise de Susanna Mälkki, précédemment directrice musicale de l’Ensemble Intercontemporain, cet ensemble de solistes spécialisés dans la musique contemporaine a su non seulement transmettre la vision du compositeur mais aussi emporter l’adhésion de l’assemblée toute entière.

En 1908, Arnold Schoenberg amorçait une révolution musicale avec son Quatuor n° 2 ouvrant la voie à l’atonalité, accompagné de ce vers prémonitoire tiré de Entrückung (« Eloignement ») de Stefan George : « Je sens l’atmosphère d’une autre planète ». Enno Pope annoncerait-il une nouvelle période orbitale ? Durant quatre-vingt minutes qui ont semblé un quart d’heure, Speicher nous a dévoilé des horizons nouveaux et sidérants. C’est abasourdi que nous sommes sorti de la salle de concert, marchant l’air hagard jusqu’à la station Elephant & Castle, contemplant avec stupéfaction la trivialité du quotidien transfigurée.