De la quarantaine de compositeurs et de compositrices qui ont choisi de traiter le texte du Stabat Mater, Antonín Dvořák en a livré certainement l’une des versions les plus impressionnantes et émouvantes, tant sur la forme que sur le fond. Sur la forme d’abord : c’est presque une heure et demie de musique, réunissant un grand orchestre symphonique, un chœur très fourni ainsi que quatre vaillants solistes, tout cela dans une partition redoutable techniquement. Sur le fond, c’est une musique empreinte de mélancolie, qui marie finement la souffrance et l’espoir. Dvořák a composé son Stabat Mater entre 1876 et 1877, années durant lesquelles il fut confronté à la perte consécutive de ses trois enfants. Malgré cette immense tragédie, il n’y est jamais question de noirceur ou d’amertume, mais plutôt d’une profonde douleur qui s’achève même en un puissant rayon d’espoir sur les derniers « Amen ».

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Kazushi Ono dirige le Brussels Philharmonic
© Wouter Van Vaerenbergh

Kazushi Ono, à la tête du Brussels Philharmonic dont il est devenu directeur musical en octobre dernier, donne à ce chef-d’œuvre une intensité et une grandeur tout à fait à propos. Ono ne rechigne pas à convoquer les plus minces pianissimos, mais c’est dans les nuances plus fortes qu’il s’épanouit véritablement. La souplesse de l’orchestre belge se prête très bien à la palette élargie de nuances et de couleurs désirée par le maestro. Il s’agit d’ailleurs de l’un des points forts notoires du Brussels Philharmonic : c’est une formation capable de proposer d’extrêmes fortissimos sans jamais rien perdre en élégance ou en rondeur. Le chef japonais en use, jusqu’à en abuser quelquefois : les solistes chanteurs tout comme le chœur se retrouvent souvent limités dans leurs nuances, voire complètement couverts par cette confortable masse orchestrale. Malgré cela, la conduite implacable de Kazushi Ono à travers toute cette œuvre-fleuve nous séduit inévitablement. Parvenir à une telle intensité et une telle ferveur jusque dans le moindre phrasé, en mobilisant aussi efficacement plus de cent musiciens pendant presque une heure et demie relève même de l’exploit !

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Le Brussels Philharmonic, les chœurs et les solistes
© Wouter Van Vaerenbergh

Le quatuor de solistes relève brillamment le défi de la partition mais souffre malheureusement d’un placement en arrière de l’orchestre qui les désavantage cruellement. Ilse Eerens, que l’on a pu généreusement applaudir en Sophie dans la dernière production du Chevalier à la rose à La Monnaie, conserve ici les mêmes qualités : brillance, clarté de l’émission et élégance du phrasé. On est agréablement surpris par la chaleureuse performance d’Estelle Defalque. La partie d’alto du Stabat Mater réserve bien des pièges pour les mezzo-sopranos, dans la tessiture notamment, celle-ci flirtant avec une zone de passage vocal assez inconfortable. La mezzo-soprano belge esquive ingénieusement toutes ces embûches pour livrer une performance sincère et émouvante. Les interventions de Fabio Trümpy nous auront en revanche moins séduit. Le timbre très clair du ténor suisse ne manque pas forcément de charme, mais c’est davantage ses excentricités dans la diction et les phrasés qui peuvent agacer. Si, tour à tour, chacun des solistes ont pu être mis en difficulté par un orchestre trop imposant, il n’en est rien pour Andrew Foster-Williams. Le baryton-basse perce même les plus grands forte avec son timbre d’airain. Sa tessiture colossale ne révèle véritablement aucune faiblesse et il s’acquitte de la moindre de ses interventions avec une pudeur et une élégance proprement désarmantes.

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Kazushi Ono dirige le Stabat Mater de Dvořák à Flagey
© Wouter Van Vaerenbergh

Le chœur est partout le véritable soliste de ce Stabat Mater. Présents dans sept numéros sur les dix, les choristes sont les principaux interprètes de ce texte sacré. On pouvait au départ craindre une légère timidité dans la diction et dans la nuance lors de la première intervention des ténors, mais ces doutes sont rapidement dissipés par la formidable performance conjuguée du Chœur de la Radio Flamande et du chœur Octopus. Forte de propositions dans les couleurs comme dans l’expression, la formation chorale porte avec ferveur l’angoisse du « Eja mater » ainsi que la grâce du « Tui nati ». On apprécie également la solennité des basses lors du « Fac me vere », soutenant puissamment le chant du ténor solo. La véritable jubilation vient pourtant du feu d’artifice du dernier numéro. Cet « Amen », véritable rayon de lumière et d’espoir au bout de ce long et douloureux tunnel, est servi avec panache par un chœur transcendé, dont les vocalises flamboyantes et les grands éclats de voix nous viennent droit au cœur.

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