« Messe des enfants » de Rautavaara conçue comme un hommage, Renaud Capuçon brillant dans le 1er Concerto de Bruch, démonstration de force avec la Symphonie alpestre de Strauss : le programme du concert de rentrée du Philhar' semblait réglé comme du papier à musique. Il est effectivement de fort belle facture, emmené par un Mikko Franck aux talents de conteur ; dommage que la routine triomphe dans le Concerto, où Renaud Capuçon s’égare dans une gestuelle qui perd le public et oublie le compositeur.

Renaud Capuçon © Simon Fowler
Renaud Capuçon
© Simon Fowler

Le concert s’ouvre sur un solaire a capella de la Maîtrise de Radio France, dans une messe du finlandais Rautavaara alternant parties purement vocales et commentaires orchestraux, avant d’unir les deux en un Halleluja final. Habile manière de commémorer la disparition du compositeur (survenue le 27 juillet dernier) et de rappeler que la Maîtrise, pépinière d’admirables talents (saluons le travail de Sofi Jeannin, chef de chœur) fête ses 70 ans en 2016. On est saisi par la clarté de l’émission de ces jeunes voix, comme les rayons du soleil traversant les vitraux d’une sombre église romane. La référence au Moyen-Âge ne s’arrête pas là : les épisodes vocaux font songer à la musique sacrée de l’époque (évoquons cette harmonie très claire, qui ne se refuse jamais quelques audaces). Les commentaires orchestraux, plus rauques, tumultueux, nous rappellent que l’un des plus illustres compatriotes de Rautavaara est Jean Sibélius (qu’il a personnellement côtoyé). Les colonnes lumineuses des chœurs ne s’opposent pourtant jamais au tourbillonnant magma orchestral ; c’est là la force de l’œuvre, qui va droit au cœur.

Après un tel émerveillement, on était en droit d’attendre un sans faute de la part de Renaud Capuçon, d’autant plus que le Concerto de Bruch a fait l’objet de son dernier disque. Le violoniste étonne par la clarté de sa diction, sa capacité à tisser sa sonorité soyeuse en pianissimi exquis (en cela, le deuxième mouvement fut d’une grande éloquence). Capuçon possède le rare don de tenir le public attentif de la première à la dernière mesure, par le simple charme de sa sonorité. Alors pourquoi se tenir engoncé dans une gestuelle grandiloquente, que l’on soupçonne, au mieux antinaturelle, au pire forcée pour les besoins de la scène ? Outre les problèmes d’émission qu’elle implique, chez Capuçon, la gestuelle va de pair avec un flagrant irrespect du texte, de la « simple » approximation rythmique (l’exposition du Prélude, aux rythmes pourtant pointés et serrés, a un arrière-goût de guimauve) aux erreurs de phrasé (malheureuses glissades suivies d’un accent inopportun au beau milieu d’un chant recueilli dans l’Adagio central), jusqu’à une négligence qui nous surprend de la part d’un artiste si impliqué : dans le premier mouvement, la première partie est d’une autorité enflammée, avant de laisser place à une chaleureuse cantilène ; mais les deux ne brûlent pourtant pas du même feu. Un tel talent, une telle notoriété, donnent-ils l’autorisation de s’éloigner à ce point du texte initial ? Et le bis de nous prouver que Renaud Capuçon n’a nullement besoin de ces artifices : la Mélodie d’Orphée de Glück résonne sous des doigts enfin apaisés, pour un public plus attentif que jamais. La sonorité de Capuçon chante son amour de la musique, et il fut bien dommage de la voir se dénaturer au profit d’une gestuelle routinière qui ne trouvera jamais sa place dans un concert classique.

Mikko Franck © Abramowitz
Mikko Franck
© Abramowitz

Un peu étourdi par les fantaisies rythmiques du soliste, l’orchestre se retrouve dans la vaste Symphonie Alpestre, où Mikko Franck éblouit par sa conception purement narrative : pour lui, plus que spatial et figuré, le « Sommet » est ainsi temporel et musical. Cela expliquerait presque pourquoi, lors de l’ « Orage et Tempête », une des cordes du violon solo s’est brisée ! Franck déploie la symphonie dans un jeu de tensions et de détentes, fait des épisodes contemplatifs de grands bols d’air, fuyant toute ardeur extatique, et par la même occasion toute tentation d’emphase. On est constamment suspendu au talent des pupitres de vents (merveilleux et versatile hautbois solo, capable de déployer une cantilène ample et aérée comme un caquètement sec et moqueur). Il fallait au moins l’intelligence, mais aussi le naturel de la direction de Mikko Franck, pour assurer aux qualités individuelles de s’unir en un vaste paysage musical, et nous prouver une nouvelle fois l’excellence de l’orchestre, mais aussi de la Maîtrise de Radio-France.