Strana creatura – "Quelle étrange créature!" C’est ainsi que le brave chasseur Hagenbach décrit la jolie vierge farouche qu’il vient de rencontrer dans un village alpin, dans l'une des premières scènes de La Wally de Catalini : c’est aussi une belle description de l’oeuvre elle-même. 

L’opéra, joué pour la première fois en 1892 et rarement depuis, est un mélange fascinant. Ses racines narratives viennent d’un Heimatroman bien allemand, et sa structure en devient quasi-Wagnérienne, mais son héritage mélodique est clairement Italien, tenant bien plus de Rossini, Verdi, et préfigurant Puccini. Mi-conte, mi-romance; mi-comédie, mi-drame; c’est une oeuvre étrange et intrigante.

La Wally © C. Parodi
La Wally
© C. Parodi

Genève est une ville parfaite pour en donner une trop rare représentation, dans son Grand Théâtre à l’ombre des Alpes qui donnent la toile de fond à l’histoire de la Wally aux vautours, comme s'appelait le roman original. 

Ses thèmes sont à la fois classiques et surprenants. Oui, nous avons la jeune rebelle, les contraintes de la vie pastorale, le coup de foudre, le triangle amoureux, la désobéissance au patriarche – mais tout ceci se mêle à des éléments Tyroliens un peu plus excentriques, voire fantastiques : une légende d’une fille qui se jette de la montagne pour renaître en edelweiss, une chasse à l’ours, une randonnée fatale parmi les avalanches...

Certes, il y a des moments ridicules, des entortillements narratifs picaresques, des évolutions sentimentales caricaturales. Le grand public n’a retenu de l’opéra entier que l’aria "Ebben! Ne andrò lontana", et ce grâce au film Diva de 1981. Mais l’oeuvre a tout de même quelque chose de plus profond à offrir, à la fois dans sa célébration de la nature, dans son romantisme, et dans ses passages les plus sombres. 

Musicalement, l’interprétation au Grand Théâtre est très convaincante. Le choeur, parfaitement dirigé et chorégraphié, lie habilement la mise en scène, soutenu avec maîtrise par l’Orchestre de la Suisse Romande. On notera en particulier de très beaux moments de la part des cors, très présents dans la partition pour donner cette atmosphère pastorale.

Parmi les solistes, c’est Yonghoon Lee qui emporte les lauriers : un Hagenbach à la voix dorée, puissante, qui se pavane et amadoue les femmes avec le même pouvoir. On en croit même au coup de foudre de Wally. Ainhoa Arteta interprête d’ailleurs le rôle titre avec douceur et consécration, même si sa voix s’essouffle par moments. Ivanna Lesyk-Sadivska offre une incarnation charmante de Walter, l’ami d’enfance fidèle, donnant une très belle version de la chanson "Un di, verso il Murzoll" qui sert à la fois de discret leitmotiv et de présage.

La Wally © C. Parodi
La Wally
© C. Parodi

La mise en scène célèbre les contradictions de l’oeuvre : de l’ouverture, pleine de choppes de bière et de joyeux paysans en lederhosen ("Il n’y pas de plus grand plaisir qu’un verre plein", chante Il Pedone) au troisième acte, où la scène est drapée de noir et décorée de dessins abstraits d’ossements ("Funeste mer de la vie humaine", chantera La Wally), le spectateur ne saurait prédire ce qu’il va voir. Parmi tous ces symboles, La Wally elle-même évolue de façon compliquée, d’innocente à la fois douce et farouche en rebelle presque féministe pour finir en amante tragique. 

Les décors d’Ezio Toffolutti sont, on peut le dire, ambitieux ; mais la modernisation de cette stylisation antique (pans de toile, plaques de bois découpées sur roulettes, ...) est moins réussie. Ainsi, entre le premier et le deuxième acte, le changement de scène s’éternise. La salle s’emplit de chuchotements. Plus tard, c’est pire : à deux moments, des maladroitesses scéniques font rire le public, dont une fois à un moment censé être dramatique.

Cela dit, les paysages de montagnes peints sont tout de même visuellement impressionnants, particulièrement en deuxième partie, et mêlés assez habilement à des fragments de cartes d’époque découpées. L’avalanche, représentée par un énorme nuage de brouillard suintant à travers un voile noir, est surprenante. Après tout, les Alpes sont plus un personnage clef qu’un décor, ici. Le libretto est rempli de vents doux ou sauvages, de neige dorée ou stérile, de chemins perdus : comme la vie et l’amour, la montagne est imprévisible – et la montagne aura le dernier mot.

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