Le Théâtre des Champs-Elysées n'est pas plein, loin de là même, pour le premier des huit concerts que le théâtre et « Piano quatre étoiles » consacrent à la musique de chambre de Johannes Brahms. Overdose brahmsienne ? Si ce compositeur fut mal aimé en France de son vivant et jusque tard dans le XXe siècle, y compris par de grands esprits comme Paul Dukas, il s'est bien rattrapé. Sans doute un peu trop. Mais bon, une intégrale de sa musique de chambre devrait attirer tout de même plus de monde que ce soir. D'autant que de nombreux artistes de premier plan sont annoncés : les pianistes Nicholas Angelich et Elisabeth Leonskaja, les violonistes Renaud Capuçon et Clara Jumi Kang, les violoncellistes Edgar Moreau et Zvi Plesser, l'altiste Gilad Karni, le Quatuor de la Staatskapelle de Berlin et d'autres instrumentistes encore venus de Berlin... Les prochains concerts seront les 15 et 16 janvier, les 12 et 13 avril, les 21 et 27 mai 2019.

Sunwook Kim © Marco Borggreve
Sunwook Kim
© Marco Borggreve

Mais ce soir, place à des musiciens membres (ou l'ayant été) de la Philharmonie de Berlin et au pianiste Sunwook Kim, dans un programme magnifique qui s'ouvre par la première des deux sonates pour alto (ou clarinette) que Brahms a réunies dans son opus 120. Amihai Grosz est à l'alto. L'alto solo des Berliner Philharmoniker a un son chaud et un archet alerte. Capable de véhémence et de délié, de courbes délicates et d'articulations fines, il impose une présence artistique magnifique. S'il pèche, c'est par un aigu un peu couvert. Rien de négatif au demeurant, juste un trait de caractère rugueux, et Brahms aime ça. Kim ? Royal. Sa maîtrise musicale et instrumentale lui permet de porter l'altiste, de l'inspirer, de le propulser comme le ferait un chef d'orchestre. Il n'a pas reçu par hasard le premier Prix du Concours Clara-Haskil en 2005, puis celui de Leeds l'année suivante comme Michel Dalberto, Radu Lupu et Murray Perahia avant lui.

Sunwook Kim revient pour le Trio pour clarinette, violoncelle et piano. Wenzel Fuchs est à la clarinette. Soliste des Berliner depuis 1993, l'Autrichien, professeur au Mozarteum, joue ce soir en France, royaume des clarinettistes. Il va lui falloir conquérir sa place. Ce qu'il fait avec grâce, une maîtrise enviable, un sens du phrasé qui ne se perd pas en détimbrages expressifs maniérés mais va droit sur le chemin de l'évidence musicale, soutenu par le violoncelle de Zvi Plesser qui jamais ne grasseye ou ne fait le moindre effet, jeu concentré, chantant, finement articulé. Kim ? Là encore, le jeune pianiste impose une présence faite d'une plénitude pianistique et spirituelle qui réunit les trois parties en une seule proposition musicale. Il joue bien sur couvercle du magnifique Steinway grand ouvert et déploie un jeu orchestral dont la plénitude ne couvre jamais ces deux collègues. Bien au contraire, il leur donne cette assise harmonique et polyphonique qu'ils n'ont pas.

Le Quintette avec piano op. 34 qui suit devrait être remarquable. D'autant que Sunwook Kim va jouer avec quatre musiciens qui se connaissent et plus encore savent la rude discipline du quatuor dans l'orchestre, l'écoute avec les autres pupitres. Donner un quintette avec un quatuor constitué n'est pas toujours la bonne formule : le pianiste peine parfois à trouver sa place face au « mur » constitué par quatre musiciens repliés sur eux-mêmes. Et cette interprétation sera splendide, malgré un premier violon, Guy Braunstein, dont on ne peut pas croire qu'il n'était pas souffrant : il a commencé un bon quart de ton trop bas et a fini un bon demi ton trop bas. Ce qui était parfois pénible, d'autant qu'il joue de façon assez emphatique et extérieure, ce qui dénotait avec le jeu de ses trois camarades Amihai Grosz, Zvi Plesser et Christoph Streuli au second violon, autrement plus policés et moins expansifs. La « révélation » était bien Sunwook Kim qui remplaçait Nelson Freire annoncé dans cet opus 34. Il joue avec l'autorité et l'équilibre souverain d'Arthur Rubinstein. Son piano est d'une densité et beauté sonore sidérantes, d'une variété de couleurs, de plans sonores et d'articulations qui ne seraient rien si elles n'étaient pas au service d'un propos juste en chacune de ses interventions – dans une œuvre qui souffre parfois de pianistes tétanisés par une écriture inconfortable. Il avance et fait avancer ses quatre compères avec une assurance tranquille, une force de conviction qui semblent naturelles et impérieuses. C'est admirable de pertinence, émouvant, si grand que l'acoustique du TCE, connue pour être sèche, se fait oublier. Sunwook Kim confirme après quelques récitals parisiens qu'il est assurément un des grands pianistes de notre époque.

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