Il n’est pas impératif de souffler le premier prix pour sortir vainqueur du Concours Reine Elisabeth. Si Denis Kozhukhin, le pianiste qui a pu en 2010 se taxer d’être le meilleur des douze finalistes, s’emploie actuellement à étoffer sa discographie, Tae-Hyung Kim, bon pour une cinquième place lors de cette même édition, fait aujourd’hui encore salle comble. L’insolite éthique de travail du Sud-Coréen y contribue indéniablement beaucoup. Le virtuose estime en effet qu’un interprète ne peut comprendre un répertoire qu’en s’immergeant dans l’atmosphère d’un certain pays et d’une certaine époque. Loin d’avoir un agenda surchargé, il sélectionne au contraire précisément ses projets.

Tae-Hyung Kim © Bonsook Gu
Tae-Hyung Kim
© Bonsook Gu
Quelles implications l’étude du contexte dans lequel Tchaïkovski a écrit son Premier concerto pour piano a-t-elle sur l’interprétation ? Le résultat en est-il une lecture classique, relevée d’une pincée de mélancolie russe ? Pas du tout, semble-t-il. Kim est arrivé frais et dispos, avec nombre de phrasés inhabituels. Sautillant, dansant et pétillant, il a repoli une série de motifs, élargissant considérablement le spectre sensible de l’œuvre. Un premier Allegro lyrique et tourmenté ? Pas vraiment. On avait là quelque-chose de plutôt sombre, hormis quelques instants fortuitement illuminés. Un Andantino profondément tragique ? Non, car la fleur qu’il renferme s’est lentement épanouie. Enfin, doit-on s'attendre à un joyeux déchaînement pour le finale allegro ? Pas tout à fait non plus, l’orchestre lui mettait parfois des bâtons dans les roues.

Mais nos réserves n’avaient rien à voir avec la qualité des solistes ; du reste, l’interprétation était tout à fait convenable, portée par des bois tendres et des cuivres propres. Si tant est que l’on puisse parler d’un « problème », celui-ci était ailleurs. Le chef d’orchestre Vladimir Spivakov semblait en effet ne pas suffisamment assumer ses choix. Il a décidé de ne pas explorer à l’excès le registre pathétique, pour travailler au contraire avec des lignes subtiles. Mais en supprimant la substantifique moelle, quelle dose de romantisme reste-t-il ? Si les cordes jouent davantage à la corde, les bois trouvent avec plus d’insistance le contact avec le piano et plus rien n’empêche les cuivres de se laisser entendre ostensiblement. Même si elle donnait beaucoup à entendre, cette interprétation nous a laissé sur notre faim. On ne sait trop ce qui l'a guidé dans ces choix : empressement ? Désir de griser ? Ce drame dont Tchaïkovski a été le témoin jour après jour, à travers son existence matérielle ?

Vladimir Spivakov © Christian Steiner
Vladimir Spivakov
© Christian Steiner
D’un accompagnement clapotant à une interprétation soignée dans ses moindres détails : avec la Cinquième symphonie de Tchaïkovski, le public n’a plus douté longtemps de la qualité de Spivakov et de son National Philharmonic of Russia. Le chef d’orchestre a révélé un véritable esthète, un maître de danse approchant chaque groupe d’instruments d'une manière presque chorégraphique. Tout comme dans le Concerto pour piano, il a opté pour une lecture en continu, enchaînant sans respirer les différents mouvements. Mais l’oxygène était en quelque sorte enchâssé dans l’interprétation. Déployant une gestuelle ondoyante, Spivakov a joué un jeu fatal avec la fatalité. Lentement mais sûrement, la tension générale a enflé, jusqu’au surprenant finale. Même le volume de ces retentissantes trompettes semblait ici être parfaitement mis en scène. Sans parler des crins ! Avec des pizzicati galopants, de longues lignes distinguées et d’irrépressibles soupirs, l’appareil des cordes a fait exactement ce qui lui incombe au sein d’un orchestre russe.

Mais ce n’était pas encore terminé. Spivakov a donné au moins quatre bis : une Valse triste de Sibelius trop larmoyante, après quoi le chef d’orchestre s’est de nouveau lové dans le giron de mère Russie. Une valse de Tchaïkovski, une autre de Khatchatourian et une virevoltante danse populaire de ce dernier ; c'était l'occasion de voir le chef d’orchestre se transformer en danseur accompli. Et après ? Le public s'est engouffré dans la nuit froide, le cœur palpitant au gré d’une mesure à trois temps.

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