Depuis ses débuts, il tient à cœur au Festival de Quatuors du Luberon de montrer la diversité des paysages de la région. Pour sa dernière semaine de festivités, l’institution a choisi de mettre les voiles sur La Roque d’Anthéron, commune provençale bien coutumière des manifestations musicales. Au crépuscule d’une journée d’été, les murs de l’abbaye cistercienne de Silvacane s’apprêtent à vibrer au son des Quatuors op. 106 d'Antonín Dvořák et D. 810 de Franz Schubert, fameusement sous-titré « La Jeune Fille est la mort », interprétés par le Quatuor Takács.

Le Quatuor Takács
© Amanda Tipton

Entre dégustation de miel de lavande et ballades sous un soleil ardent, le Luberon est une terre propice à la douceur de vivre. Ce sentiment semble également partagé par le public, venu nombreux et paré de lunettes de soleil pour certains. 18h30 marque l’entrée des musiciens, placés au coin du cloître. Dès les premières notes, les artistes surprennent avec un son puissant et engagé, bien que les instruments ne soient nullement amplifiés. On est alors bien loin du silence qui régnait jadis dans l’abbaye, comme nous l’a appris la visite commentée du monument ayant précédé le concert.

Le rythme est soutenu, les accélérations et crescendos abruptes. L’audience réalise rapidement que l’interprétation des Takács sera frénétique ou ne sera pas. Lors des passages chantés, engagement se conjugue avec élégance : les mélodies sont vibrantes et en proie aux épanchements lyriques. Dans cette frénésie, rares sont les accrocs, ce qui laisse transparaître une maîtrise technique certaine. Leur puissance est telle que bien souvent, les musiciens se lèvent de leur chaise, s’abandonnant à leur geste vigoureux. Malgré les appréciables sonorités pleines apportées par ces choix interprétatifs, le tout manque de relief au niveau des changements de dynamique. Cette démarche aura tout de même su ravir les foules, clamant des « bravos » de tous côtés en guise de conclusion de l’ouvrage.

Après un entracte invitant à davantage découvrir les lieux, le quatuor entame le moment schubertien. À nouveau, les instrumentistes optent pour une lecture instinctive de l’œuvre. Trêve de fausses pudeurs, le destin implacable du compositeur malade de la syphilis est exprimé à coups de grandes emphases et de vibratos flamboyants. Le sens du tragique est mis en lumière par les cordes graves particulièrement éloquentes dans l’exécution du motif perpétuel, ce galop infernal menant à l’inéluctable. Les accélérations tout comme les traits rapides articulés donnent à entendre une version apotropaïque de la pièce, ponctuée d’élans dynamiques semblables à des cris de révolte. En contraste, les pages lyriques sont interprétées avec une extrême clarté, bien que toujours revêtues de leur habit de puissance. Ici encore, les passages tendres et mystérieux peinent à convaincre, en raison d'une palette de dynamiques relativement restreinte. Il n’empêche, l’équilibre entre les instruments tout comme la synchronisation des archets sont remarquables. L’énergie constante fournie par l’ensemble est également à souligner.

Les sons s’éteignent alors que le soleil se couche sur les pins dressés à l’horizon. Paysages de Provence, paysages d’une âme tourmentée.


Le voyage de Manon a été pris en charge par le Festival de Quatuors du Luberon.

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