Drôle d’initiative que celle de l’Opéra National de Montpellier d’associer à un concert symphonique consacré à Beethoven, des projections vidéo du plasticien Tal Isaac Hadad. Nous entendons la démarche consistant à renouveler le concert classique et à désacraliser ce moment. Nous soutenons l'idée d’attirer toujours de nouveaux publics dans les salles d’Opéra (particulièrement dans une ville comme Montpellier où les étudiants sont légions). Qu’il nous soit tout de même permis de rester dubitatif à la vue de la tentative « symphoniconumérique » réalisée ce soir. Écouter le concert simplement avec ses oreilles dans le noir de la salle serait donc devenu « has been ». Mal de notre siècle, l’image omniprésente sur les écrans envahit donc les salles de concert. Voilà que la musique, censée être reine dans un concert symphonique, se fait contester son pouvoir absolu.

Laurence Equilbey © J. Jocif
Laurence Equilbey
© J. Jocif

L’image numérique : rien de mieux pour attirer les jeunes à l’Opéra ? Si on les considère caricaturalement comme de simples consommateurs d’images, obnubilés par leur téléphone et incapables de s’en détacher, certainement. Qu’auront-ils retenu de ce concert ? Malheureusement, il est plus probable qu’ils gardent en mémoire l’image de bébé en train de jouer sur son Ipad que le solo de flûte, de harpe ou de violon. Au risque de passer pour trop conservateur, trop élitiste, trop snob, nous pensons sincèrement, avec une certaine tristesse, qu’il s’agit là d’une tentative ratée affectant d’avantage Beethoven qu’elle ne le sert. Renouveler le public oui, mais pas ainsi.

Une fois le bureau des plaintes en partie refermé, nous pouvons nous concentrer sur le concert. La première déconvenue apparaît avec la découverte des œuvres au programme. Le Roi Étienne, Les Ruines d’Athènes et Leonore Prohaska sont des « musiques de scène ». Comprenez qu’elles ont été écrites pour accompagner une pièce de théâtre. L’intérêt pour le spectateur d’entendre ces partitions à la suite, sans le fil dramatique de l’intrigue, décline quelque peu. La vidéo aurait alors pu reconstruire ce fil narratif. Au lieu de cela, Tal Isaac Hadad nous propose la merveilleuse aventure d’un bébé faisant l’inventaire de ses jouets. Quand bébé n’est pas à l’écran c’est un homme qui écoute l’énergie des cailloux qu’il nous est donné à voir. Nous ne porterons aucun jugement de valeur sur le travail du plasticien. Visiblement, nous n’en avons pas du tout compris le sens (ni même l’utilité dans ce contexte). Là où nous ne pardonnons pas, c’est lorsque le dispositif vidéo se transforme en dispositif sonore, polluant le champ auditif des spectateurs pendant que l’orchestre joue.

Quid de l’interprétation musicale ? Là non plus pas de grandes réjouissances. Laurence Equilbey dirige l’Orchestre national Montpellier avec une grande dureté. Tout est souvent incisif, sec. Nous aurions aimé entendre une phalange plus aérienne, plus légère dans sa sonorité. Saluons tout de même la belle prestation de l’Orchestre National de Montpellier dont les cordes, justement homogènes et précises, satisfont globalement. Du côté des vents, les bonheurs sont plus aléatoires. Mention spéciale pour la flûte solo très piquante et percutante.

Dans la Fantaisie Chorale, exit la vidéo. Est-ce encore pour occuper le regard sur les dorures de l’Opéra Comédie que la salle a été allumée pendant toute l'interprétation ? Cette partition, vraiment intéressante, présente l’originalité de solliciter un pianiste soliste et un chœur. C’est à Alice Sara Ott que le piano solo a été laissé. Pieds nus sur scène, mais tout de même en robe du soir, le moins que l’on puisse dire est que la pianiste ne fait pas dans la dentelle. Le son très appuyé, très martelé et peu nuancé finit par en faire la caricature du pianiste hystérique. Nous retiendrons quand même une belle énergie insufflée par la chef et un certain côté solennel qui colle bien avec cette musique qui, à l’époque, constituait le concert d’adieu de Beethoven à la capitale autrichienne.

Les chœurs Accentus associés à ceux de l’Opéra de Montpellier sont sollicités sur l’ensemble du programme. Globalement l’homogénéité d’ensemble ne fait pas défaut sauf chez les sopranos dont certaines sont en peine dans les aigus. Les solistes vocaux livrent malheureusement une interprétation dangereusement monotone dans Leonore Prohaska et techniquement limitée dans la Fantaisie chorale.

Que retenir de ce concert ? On regrettera la manière dont les protagonistes de cette soirée sont parvenus à nous faire parler d’autre chose que de la musique de Beethoven. Si le concert de demain consiste à détourner l’attention des spectateurs, de crainte qu’ils ne s’ennuient, alors c’est mal connaître le potentiel immense de la musique. C’est maltraiter des grands noms qui ont fait leur preuve, depuis plusieurs siècles pour certains. C’est, à notre avis, faire fausse route sur le chemin du renouvellement du public qui ne peut s’opérer sans des actions pédagogiques ambitieuses et surtout, sans une interprétation musicale touchant à l’excellence.

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