La marée humaine en bas des escaliers, à 19 h 55, soulève des interrogations de toutes parts : pourquoi la salle de l’Auditorium n’est-elle pas encore accessible ? Du jamais vu ! Le public ayant fini par trouver ses places, les choses se corsent. Une voix informe d’un « problème technique important, de la résolution duquel nous vous tiendrons au courant. » Un attentat, quand même pas ? Des trombones coincés dans le train depuis Paris ? Un violoniste atteint d’un problème médical ? Visiblement, l’origine du souci n’est toutefois pas le maestro, qui, une fois n’est pas coutume, est le premier à paraître sur le devant de la scène, accompagné seulement d’un violoncelliste appelé à s’improviser traducteur. Le coupable, nous l’apprenons : un système d’alarme sophistiqué, sorte de métronome à la petite pulsation bien audible dans la salle qui, s’il était enlevé sauvagement par des non-experts, déclencherait des furies bien plus stridentes. Aussi minime qu’il soit, le petit toc ne se laisse évidemment pas concilier avec les deux symphonies programmées de Tchaïkovski, « sinon, on va vous jouer tous les mouvements dans ce tempo », taquine Leonard Slatkin. Suit donc, en attendant la résolution en en silence parfait, une introduction à l’écriture symphonique de Tchaïkovski par le maestro himself, un petit bonus inattendu qui permet d’apprécier à sa juste valeur le programme de la soirée – les deuxième et cinquième symphonies – et l’intention qui se fait jour dans la programmation de la totalité des symphonies du grand Russe : les trois premières, trop rarement données (la Troisième de ce samedi connaîtra même sa première lyonnaise, qui l’eût cru ?) sont pour chacune assortie avec un représentant de la série IV, V, VI.

Leonard Slatkin © David Duchon-Doris
Leonard Slatkin
© David Duchon-Doris

« Petite-Russienne », la Symphonie n° 2, en ut mineur (op. 17) déclare son âme éminemment folklorique grâce au chant mélancolique de l’Ukraine profonde que le cor a capella pose dans l’espace comme un chant de cygne. Le basson, sur des pizzicati des cordes graves, le reprend à son tour, c’est d’une beauté triste et majestueuse. À ce début très narratif, très slave, suit un développement d’une écriture effectivement jeune (Slatkin avait prévenu), un peu scolaire – mais en ferait-on le reproche à un compositeur qui écrit la première symphonie de l’histoire de son pays, et dont la grandeur est déjà frappante, s’orientant aux œuvres de Mozart, Beethoven, Brahms et Mendelssohn, étudiés et analysés minutieusement ?

Si l’ONL cherche encore un peu ses pas dans le premier mouvement – Leonard Slatkin a besoin d’être extrêmement carré dans sa battue – l’Andante marziale ne manque vraiment pas de saveur et les troupes se forment plus facilement : la timbale marque une marche militaire, puis les bois exposent, à la façon d’une harmonie, le rythme pointé est très bien articulé dans tous les pupitres et le jeu final sur les temps et les contretemps fait apparaître un Tchaïkovski un brin satirique et moqueur. Le Scherzo est joliment véloce, les flûtes-oisillons virevoltent au-dessus du tutti. Quelle différence avec le début du Finale, sorte d’entrée impériale en grande pompe, une marche lente qui fait déjà penser à la « Promenade » des Tableaux d’une exposition de Moussorgski. Le tempo tournant à l’Allegro vivo, puis au Presto, les archets des cordes sautillent et sculptent une danse. La fin de cette Deuxième atteint le grandiose par un savant dosage de nuances administré par le maestro, dans ce finale qui s’étire : l’intensification et le crescendo de l’ONL lui donnent un lustre spectaculaire.

Ce qui est remarquable dans la Symphonie n° 5, en mi mineur (op. 64), bien plus que dans sa sœur aînée, c’est la construction du son. Les cordes graves donnent une patine élégante à l’accompagnement du thème que les clarinettes ne font pas que chanter : elles célèbrent. L’ONL est à son mieux ici, offrant une palette de sons richissime, un romantisme bien senti et énoncé de façon très organique par le tutti. On ne dirait pas que c’est le même orchestre qui joue : hésitants parfois dans la Deuxième, les instrumentistes sont des maîtres dans la Cinquième, à laquelle le public est très sensible. Des entrailles des contrebasses sortent des chants de l’âme russe, dont les échos sonneront encore dans la nuit.

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