Christian Tetzlaff connaît-il la fatigue ? Après cette soirée, on en doute : au violon, soliste ou chef factice d’un Orchestre de chambre de Paris finalement parfaitement autonome, il enchaîne plus de deux heures de concert avec une aisance éblouissante.

Christian Tetzlaff © Giorgia Bertazzi
Christian Tetzlaff
© Giorgia Bertazzi

Une écoute sans faille, un équilibre soigné qui met en valeur des basses puissantes (placées à l’allemande, au cœur de l'orchestre), et des hautbois aux articulations précises : l’absence de chef met d’abord en lumière les qualités de l’orchestre dans le Concerto en sol de Mozart. Le contraste est étonnant entre les vents qui suivent une démarche historiquement informée, avec des instruments d’époque d’une justesse parfois approximative, et un Christian Tetzlaff qui s’éloigne volontiers des modes de jeu du XVIIIe siècle, ne se prive jamais de rubato – déstabilisant l’orchestre lorsqu’il accélère subitement –, vibre abondamment et utilise l’aigu de la corde de sol. Mais peu importe car tout concourt ici à une interprétation rafraîchissante, du caractère improvisé de la cadence de l’« Allegro » à la couleur transparente des violons dans l’« Adagio », pour finir avec les beaux forte, homogènes mais sans lourdeur, du finale.

Changement d’atmosphère, changement de plateau au Théâtre des Champs-Élysées : le violoniste se fait premier violon d’un orchestre disposé en hémicycle élargi, pour une Nuit transfigurée profonde et sombre. Dès les premières phrases du « Grave », sans aucun vibrato, la pureté des cordes impressionne. Si la synchronisation des attaques n’est pas toujours parfaite – rappelons que l’orchestre joue sans chef ! – les élans et accents indirects sont observés de façon absolument uniforme par tous les instrumentistes. Les passages lents sont d’une intensité extrême : l’« Adagio » met en lumière les graves profonds et chauds des basses toujours solides, les nombreux solos du « Molto rallentendo » la puissance, parfois contenue à la pointe de l’archet, des timbres isolés. Et cette intensité n’empêche pas de vrais efforts dans les contrastes : timbre flûté des triolets des violons, jeu sur le chevalet, aigus métalliques… Seuls les grands tutti virtuoses sont moins convaincants : un legato parfois interrompu et surtout une communication imparfaite font regretter l’absence d’un chef qui saurait imposer une vision d’ensemble.

L’atmosphère se fait plus légère avec la Symphonie n° 80 de Haydn, ici pleine de caractère : une certaine violence se dégage des attaques – très dures chez les cordes – dans la première phrase de l’« Allegro spiritoso », bientôt éclipsée par une flûte dansante dont le thème évoque une valse. Une écoute toujours excellente autorise des changements d’atmosphère soudains qui soulignent la finesse d’une écriture quasi-beethovenienne, même si ils coupent parfois la phrase un peu brusquement. Mais cette communication efficace ne suffit pas à maintenir un équilibre fragilisé par des cuivres trop énergiques (« Allegro spiritoso ») ou à synchroniser parfaitement les traits de violons un peu pressés (« Finale »). Enfin, malgré des vents extrêmement engagés, dont le legato impeccable permet la tenue de longues phrases, les deux derniers mouvements déçoivent : le menuet un peu lent manque d’élégance, avec des temps lourdement accentués qui entravent le rythme dansant. Quant au finale, ses nuances peu variées ne dégagent pas de réelle progression dynamique.

Le clou du spectacle est donc bien le Concerto en mi mineur de Mendelssohn, pour lequel Christian Tetzlaff retrouve son rôle de soliste et les vents leurs instruments modernes. Certes, la lecture du premier mouvement semble un peu curieuse, avec des accélérations inconsidérées du violoniste que l’orchestre ne suit pas, ou des notes enflées surprenantes dans les longues phrases chantées. Mais l’« Andante », ici délicieuse ballade romantique, fait la part belle au legato parfait du violon, qui parvient à faire chanter des pianissimo détimbrés. L’orchestre toujours à l’écoute, interlocuteur plus qu’accompagnateur, imite exactement les inflexions du soliste pour obtenir un phrasé parfaitement homogène. Cet engagement lui permet de jouer un vrai rôle dans le finale – magnifique chant des violoncelles qu’accompagne le violon – face à un soliste qui éblouit dans ses traits incisifs et brillants. Ce violon lumineux, qui parvient à ressortir dans la dernière phrase sur un orchestre pourtant fortissimo, arrache un « Bravo ! » unanime au public qui s’égosille dès la dernière note. Si la « Loure » de la Partita n° 3 de Bach rappelle en bis que Christian Tetzlaff est également capable de douceur, c’est cette brillance que l’on retiendra de la soirée marathon du grand violoniste allemand.

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