Près de 42 ans après la création de l’oeuvre Les Fiançailles au couvent en langue française, sous la baguette de Michel Plasson à Strasbourg, le Théâtre du Capitole accueillait l’oeuvre du compositeur russe dans sa nouvelle version échaffaudée et présentée lors du début d’année 2011. Pour certains, c’était l’occasion de retrouver une même équipe, quoique légèrement remaniée, et pour d’autres de découvrir cette oeuvre de Serge Prokofiev. Comme en 2011, l’Orchestre et les Chœurs du Capitole étaient réunis sous la baguette de Tugan Sokhiev. Comme en 2011, l’équipe s’articulait autour de Michel Ducan (metteur en scène) entouré d’Alison Chiotty (décors et costumes), Paul Pyant (lumières) et Ben Wright (chorégraphie). Seul le plateau présentait de nouveaux visages pour certains rôles.

Anastasia Kalagina (Louisa), John Graham­Hall (Don Jérôme), Anna Kiknadze (Clara d’Almanza) © Patrice Nin
Anastasia Kalagina (Louisa), John Graham­Hall (Don Jérôme), Anna Kiknadze (Clara d’Almanza)
© Patrice Nin

Composé en pleine Seconde Guerre Mondiale, l’opéra aborde pourtant un sujet léger et drôle – ce qui est parfaitement mis en avant par les artistes. Promise à un mariage de raison ayant pour but de réunir les entreprises de son père commerçant Don Jérôme avec un autre marchand de poisson à la barbe grisonnante Isaac Mendoza, Louisa échaffaude avec sa nourrice, puis avec son amie Clara d’Almanza, un millefeuille de quiproquos qui leur permet in fine d’épouser ceux qu’elles désirent contre l’autorité parternelle. De la trépignante basse de Mendoza, sautant d’octaves en octaves tout en imitant les poissons dans l’eau, au transit Don Ferdinand amoureux de Clara, d’un Antonio sans le sous jouant la sérénade sous la fenêtre de Louisa à Don Jerôme et ses grands chevaux, toute la gente masculine, si sûre d’elle et suffisante, est tournée en ridicule et ne comprends absolument rien de ce qui se trâme.

Mikhail Kolelishvili (Isaac Mendoza), Vladimir Kapshuk (Don Carlos) © Patrice Nin
Mikhail Kolelishvili (Isaac Mendoza), Vladimir Kapshuk (Don Carlos)
© Patrice Nin

L’aspect très minimaliste des décors est compensé par un mouvement toujours constant sur scène de la part des chanteurs, ou des danseurs sur les longs passages purement instrumentaux. Durant l’entracte, les ouvriers restent sur les planches et grimpent aux échelles. L’orchestre dirigé par Tugan Sokhiev participe à l’exagération des personnages mais prenait toujours garde à ne pas les masquer.

Le vieux et chétif Don Carlos (Vladimir Kapshuk) entame sa chanson et récite ses grands principes, accompagné d’un violon solo paintif. La duègne (Elena Sommmer), alors travestie en Louisa, se voit contrainte de faire entendre la “voix de rossignol” de cette dernière à la demande de Mendoza (Mikhail Koleshvili), bien déçu d’entendre la voix volontairement roque et fausse de mezzo-soprano de la nourrice. N’en finissant plus d’écarquiller les yeux, cherchant toujours le bon mot mais ne comprenant rien à rien, ce dernier ravit néanmoins la salle d’une voix de basse chaude et brillante, sans doute la plus belle voix de la soirée. Les mimiques de Don Jérôme (John Graham-Hall) sont également excellentes. Antonio (Daniil Shtoda) et Don Ferdinand (Garry Magee) sont eux un peu en dessous tant du point de vue du jeu que de la voix mais ne déméritent pas notamment lors du quatuor final avec Clara (Anna Kiknadze) et Louisa (Anastasia Kalagina).

Anastasia Kalagina (Louisa) © Patrice Nin
Anastasia Kalagina (Louisa)
© Patrice Nin

Malgré l’aspect comique de la pièce, les réflexions de Prokofiev fourmillent par dizaines, qu’elles portent sur la politique ou les codes de l’opéra. Les Frères du couvent sont ainsi présentés comme des alcooliques corrompus tant par la chair que par l’argent, ce qui n’est pas pour déplaire au gouvernement soviétique de l’époque. La démarche capitaliste de Mendoza et Don Jérôme et leur volonté d’accroitre leur profit va dans le même sens. Mais le plus croquant encore sont les musiciens sur scène que Don Jérôme tente de faire répêter déserpéremment mais qui “massacrent” un hymne bien connu, sont sans cesse interrompus, ou à qui il doit crier “Arrête donc, Jupiter Tonnant !”. Ce jeu de scène est indispensable à la musique qui, seule, perdrait une bonne partie de son sens.

Voici donc une production, certes déjà éprouvée, mais toujours réussie, et un très grand moment d’humour et de sourire garanti.

Anna Kiknadze (Clara d’Almanza) © Patrice Nin
Anna Kiknadze (Clara d’Almanza)
© Patrice Nin
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