Écrit par John Gay en 1728, The Beggar’s Opera (L’opéra des Gueux) est plus connu au travers de son adaptation allemande, Die Dreigroschenoper (L’opéra de quat’ sous), réalisée par à Kurt Weill. C'est donc avec impatience que le public parisien attendait cette œuvre singulière mêlant chant, danse et comédie, caractéristique d’un genre – le ballad opera – qui précède d’un siècle la naissance de l’opéra-comique en France. Cette production réjouissante, portée par Willam Christie et Robert Carsen, fut présentée au Théâtre des Bouffes du Nord avant d’entamer une tournée européenne qui s’achèvera en 2019/2020. 

© Patrick Burger
© Patrick Burger

Au début du troisième acte, l’un des personnages révèle, en quelques mots, le fin fond de l'intrigue : « Les lions, les loups et les vautours ne vivent pas en troupeau. De tous les animaux de proie, seul l’homme vit en société. Chacun de nous fait de son voisin une proie, et cependant, nous nous rassemblons en troupeau. » L’œuvre explore en effet de façon satirique le cynisme qu’induisent les rapports sociaux dominés par l'intérêt personnel, et les protagonistes expriment chacun leur cupidité et leurs disfonctionnements avec panache.

Personnages à part entière du spectacle, les musiciens des Arts Florissants en formation restreinte surgissent sur le plateau tels des cambrioleurs chargés de leurs butins – extrayant leurs instruments de cartons qui leurs serviront à fabriquer des pupitres de fortune –, et s’installent à jardin, où ils demeureront tout au long de la représentation, dirigés par William Christie, très attentif au plateau et guidant avec énergie ses musiciens dans cette partition riche de sonorités empruntées à une soixantaine d’œuvres de l’époque, et s’harmonisant avec beaucoup d’intelligence aux airs chantés.

L’intrigue est centrée autour du personnage de MacHeath (Benjamin Purkiss), escroc qui épouse en secret Polly Peachum (Kate Batter), fille du chef des bandits du quartier en ayant précédemment promis sa main à Lucy Lockit (Olivia Brereton), fille du gardien de prison corrompu. Dans les bas-fonds londoniens évoluent malfrats, prostituées, proxénètes, tenancières de bar et personnages avides d’enrichissement personnel. Au détriment de toute raison et de toute empathie, M. Peachum (Robert Burt) projette par exemple de faire pendre MacHeath afin que sa fille – et par conséquent, la famille entière – puisse bénéficier de l’héritage qui serait de fait revenu à l’épouse du défunt malfrat. Nulle morale ne semble régir les agissements des personnages, et en transposant cette intrigue dans notre société contemporaine, Robert Carsen parvient à mettre précisément en lumière cette difficulté que nous avons à composer avec le collectif et l’individuel en société. Le décor, composé d’une centaine de cartons empilés sur toute la hauteur du plateau, semblent figurer à la fois une forme d’opulence (par le nombre et la taille des cartons et le contenu que l’on imagine) mais nous pouvons également y voir là l’expression de la pauvreté, à la fois pécuniaire et sensible, (tous ces cartons sont semblables, nous ignorons ce qu’ils renferment, et peut-être ne contiennent-il rien). Ce mur se déconstruit au fil de l’intrigue, laissant apparaître la chambre de Polly Peachum, puis se décompose pour former un bar, puis enfin la prison et l'échaffaud. 

Si tous les membres de la troupe britannique endossant les différents rôles de l’œuvre disposent tous de grandes qualités vocales, la voix plus lyrique de la soprano Kate Batter (Polly Peachum) se distingue particulièrement. Ce sont en effet surtout de très grands acteurs, convaincants, précis, vifs et aussi expressifs dans leurs attitudes que dans leurs regards. En explorant les facettes les plus avilissantes et misérables des êtres humains tels qu’ils peuvent parfois l’être en société, le théâtre musical dans lequel nous plongent le duo Christie / Carsen fait assurément partie des productions les plus rafraîchissantes et vivifiantes de la saison. 

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