Pour apprécier un trio, autant prendre les meilleurs. Ce soir à la Philharmonie de Paris, nous ne sommes pas face à un groupe de musique de chambre déjà constitué, qui se connaîtrait par cœur et depuis longtemps, mais devant trois personnalités distinctes et éclectiques, chacune très forte de sa longue expérience de soliste.

Jean-Yves Thibaudet © Andrew Eccles
Jean-Yves Thibaudet
© Andrew Eccles

Le pianiste Jean-Yves Thibaudet écume les scènes internationales depuis plus de trente ans dans un répertoire éclectique, allant de la sonate (avec Joshua Bell notamment) aux bandes originales de Dario Marianelli. Aîné du groupe, d'apparence le plus sérieux, il connaît très bien son rôle de pianiste de chambre. Lisa Batiashvili, la violoniste, est connue d'avantage pour l'exécution brillante de ses concertos avec les plus grands orchestres. D'origine géorgienne, elle incarne cette école à la fois sévère et intense d'Europe de l'Est, avec un regard habité et envoûtant. Quant au violoncelliste Gautier Capuçon, il est le plus jeune du trio et sans doute le plus attendu des trois musiciens sur la scène parisienne. Admirable soliste, porte-parole du groupe au grand sourire, il prend un réel plaisir à s'aventurer dans la musique de chambre, à aller là où il peut partager la lumière.

Gautier Capuçon © Gregory Batardon
Gautier Capuçon
© Gregory Batardon

Le concert s'ouvre sur le Trio n° 1 de Chostakovitch, et on distingue au même instant le talent, la personnalité et la grande intelligence de ce groupe. Il est clair qu'ils sont chacun là pour une raison : Thibaudet est un parfait socle, exact et investi, à la technique sans faille. Batiashvili a le meilleur timbre qu'il était possible d'espérer pour Chostakovitch, d'une grande profondeur, très juste. Son large vibrato aurait été caricatural pour d'autres œuvres mais, ici, il traduit toutes les émotions de la partition. Son jeu n'est pas très propre, agrippe les mauvaises cordes ici et là, mais tout est accompagné d'une très belle énergie – qui met cependant un temps avant de se lier à celle des autres. Capuçon, quand à lui, est polyvalent : il sait quand jouer en duo avec Batiashvili, quand se rétracter en nuances dans l'accompagnement, quand briller dans ses quelques moments. Il est le pont, le liant du trio, du moins le plus communicatif.

Le deuxième trio du soir est celui de Ravel, emmenant le public dans une toute autre forme de poésie. Thibaudet introduit les thèmes avec un jeu léger et rêveur, les autres lui répondent sur le même ton. Quelques mesures suffisent pour installer l'univers de l’œuvre, dans la délicatesse propre au style ravélien, mais aussi avec une grande clarté du récit et des contrastes prononcés. La fluidité avec laquelle les trois musiciens se passent la parole est sans doute le fait le plus impressionnant, donnant la sensation qu'ils parlent d'une même voix. Leurs prouesses individuelles sont indéniables, notamment dans le deuxième mouvement « Pantoum », animé par leurs traits virtuoses et l'élan qui les entraîne. Malgré cela, leur interprétation manque légèrement de souplesse. On commence à distinguer une tendance chez Batiashvili et Capuçon à faire bande à part, à rarement échanger avec Thibaudet derrière eux. Dans la partition, le violon et le violoncelle sont certes plus enclins à prendre des places de solistes mais il est dommage de sentir le piano à ce point en retrait.

Lisa Batiashvili © Sammy Hart / Deutsche Grammophon
Lisa Batiashvili
© Sammy Hart / Deutsche Grammophon

Après un entracte, le public revient écouter la plus grande pièce du programme : le Trio n° 2 de Mendelssohn. Écrite pour Louis Spohr (ami violoniste du compositeur accessoirement pianiste), l’œuvre est parsemée de jeux techniques dès le premier instant, comme des défis lancés entre camarades. Et c'est dans ce Mendelssohn que les trois musiciens de notre soirée se rendent parfaitement complices. Au départ du deuxième mouvement, le fameux « Andante espressivo », Batiashvili et Capuçon se regardent à peine, ne se préparent pas en avance, et synchronisent parfaitement leur entrée. La pièce sera une suite de ces délicieux moments, d'échanges discrets et de joyeux coups d’œil, de sourires qui capteront l'attention des spectateurs et transcenderont l’œuvre. Le jeu d'archet de Batiashvili, fort d'un caractère ardent, n'est parfois pas assez poli pour cette musique, mais on le lui pardonne très volontiers.

En bis, et pour le triste anniversaire des attentats du 13 novembre, les trois musiciens jouent un extrait du trio de Tchaïkovski, funèbre et lyrique. On les regarde partir avec émotion, heureux d'avoir vu naître sous nos yeux un vrai groupe, un trio unique et uni.

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