Difficile de reprocher à cette entrée en matière une quelconque prévisibilité. Loin des passages obligés, du « grand » répertoire et des pages viennoises auxquelles s’attelle plus volontiers le Philharmonique en ce mouvementé début de saison, l’ONF se restreint avec ce concert d’ouverture à la musique française. À ceci près que les œuvres choisies, peu connues du public, évoquent tour à tour différents rivages de la méditerranée – entre autres.

Jean-Yves Thibaudet © IMG artists
Jean-Yves Thibaudet
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Si l’on a un peu oublié, au profit de celle de son contemporain Poulenc, l’œuvre pourtant abondante de son grand admirateur Jacques Ibert, ses Escales nous sont un peu plus familières, et on sait par ailleurs qu’elle le sont hors de France. Pas toujours exemptes d’un certain pompiérisme, elles font cependant montre d’un sens de l’orchestration très inspiré. Stéphane Denève en saisit sans difficulté la substance, entre matière mouvante, rythme versatile et émergences mélodiques de magmas polytonaux. Encore plus que sa connaissance, imparable, du style, entre classicisme, impressionnisme d’école et inspiration davantage ethnomusicologique que purement orientalisme, c’est alors la grande qualité des musiciens de l’ONF qui frappe. La cohésion des pupitres, remarquable, mais également la brillance des passages solistes, n’épargnant pas le grand Luc Hery au premier violon, mais requérant également des bois une prestation particulièrement ardue, laissèrent à raison le spectateur sonné.`

Jean-Yves Thibaudet est coutumier de Saint-Saëns, et du plus confidentiel de ses concerti, le n°5, aux savants accents égyptiens : aussi eut-on l’impression d’assister à une performance certes rodée, sans la moindre faute de goût, mais peut-être un peu distante. Les envolées très sucrées de l’Allegro animato, marche harmonique d’école à l’appui, étaient ainsi exemptes d’épanchements néo-romantiques gênants, mais eurent vite fait de se noyer dans la masse orchestrale pour les auditeurs du premier balcon. Ce fut peut-être différent pour les auditeurs de France Musique, mais l’indisponibilité de l’extrait à l’écoute ne nous le confirmera pas. La valse de Schubert choisie en bis donna le ton : inconnue presque de tous, déclara Thibaudet, elle méritait de se voir donner une seconde écoute. On espère entendre, à nouveau, ce grand pianiste nous livrer d’aussi délicates mais, peut-être, plus vibrantes interprétations.

Composée au tournant du vingtième siècle par un jeune Ravel aux influences encore nombreuses – Saint-Saëns, Liszt … -, le poème symphonique Shéhérazade frappe surtout par la similitude de sa ligne de voix avec celle du retentissant Pélléas et Mélisande : le texte, d’autant plus audible que l’articulation et l’expressivité de Stéphanie d’Oustrac s’avèrent remarquables – s’apparente, pour reprendre les mots de Ravel même, à un « récitatif expressif ». On pourra, malgré l’originalité et la profusion des couleurs à l’œuvre, trouver le temps un peu long. Mais la subtilité des timbres, la douceur des arabesques déployées au hautbois par l’impressionnante Nora Cismondi, et à la flûte par Philippe Pierlot, emportent malgré tout.

Ce sont également les cuivres, mélangés au décidément sublime hautbois, que convoque la Tragédie de Salomé qui suit. Florent Schmitt, évincé de l’histoire de la musique davantage pour des raisons politiques qu’esthétiques, s’inscrit habilement entre un héritage romantique allemand, une atmosphère orientale debussyenne et la ferveur d’un Stravinsky, à qui Schmitt dédie par ailleurs cet opus. Moins rythmé, plus coloriste, la Salomé de Florent Schmitt fleure pourtant bon une sensualité très surannée, sûre de ses effets pourtant aujourd’hui inefficaces. Et si l’on fut ravi de retrouver l’ONF en si grande forme, portée par de si belles collaborations, on se dira tout de même qu’on l’attendra désormais plus volontiers dans des œuvres, sinon majeures, du moins plus solides.