Salle Cortot, mercredi soir. Le quartier est sombre, la salle austère. Pourtant on y perçoit une ferveur singulière. Le petit monde de la guitare s’est déplacé en nombre pour saluer le phénomène du moment : Thibaut Garcia. Une ovation plébiscite l’entrée en scène du jeune homme. Devant un public acquis à sa cause, le guitariste souriant peut alors déployer ses ailes. On atterrira une heure et demie plus tard, après un récital de haut vol.

Thibaut Garcia © Marco Borggreve
Thibaut Garcia
© Marco Borggreve

Ce qui frappe au premier abord, c’est la souplesse d’un jeu extrêmement soyeux, qui n’entre pas dans le métal des cordes. Les deux premiers mouvements de La Catedral d’Agustín Barrios Mangoré sont d’une fluidité bluffante, la main gauche de Garcia parcourant le manche sans le moindre bruit parasite, sans glissade, sans accroc. Cette patte de velours n’est pas pour autant dénuée de puissance ; conforté par l’excellente acoustique de la salle, le guitariste trouve la juste projection pour embrasser tout son auditoire.

Le microcosme de l’instrument a ses codes et son répertoire. Entre le dernier mouvement du Barrios Mangoré et les Cinq inventions d’Alexandre Tansman, le récital tourne à l’exercice de style. La réalisation est un sans-faute, la richesse des timbres est aussi admirable que l’élégance de l’artiste, mais le manque d’imagination de ces œuvres néo-baroques ne met pas en valeur toute l’intelligence réservée du musicien. On en viendrait presque à croire que Garcia n’est qu’un excellent praticien de son instrument. Tout s’éclaire entre les deux grands piliers de la soirée : la passacaille de Tansman tout d’abord, la chaconne de Bach ensuite. On aurait pu s’en douter. Prenant la parole entre les œuvres pour les présenter, Garcia montre une aisance d’orateur et une capacité de synthèse rares parmi les artistes, saisissant en quelques mots l’essence des pièces. Ce virtuose à la tête bien faite se délecte des œuvres de grande ampleur, à l’architecture complexe. Avec son thème insistant, la passacaille pourrait rapidement tourner en rond. Il n’en est rien : Garcia dessine une progression fluide dans la répétition, différencie facilement les lignes mélodiques qui pourtant s’accumulent, transcende les passages trapus avec une maîtrise technique bien au-delà de la norme. Le guitariste sait où il va et il y va tout droit, mais sans hâte, sans précipiter les événements musicaux, avec la sérénité de celui qui a étudié son chemin avec amour et en apprécie désormais le relief et ses moindres inégalités.

Thibaut Garcia © Marco Borggreve
Thibaut Garcia
© Marco Borggreve

La chaconne en est une illustration plus brillante encore. Garcia a transcrit lui-même ce chef-d’œuvre du répertoire violonistique pour la guitare et le résultat paraît parfaitement naturel, malgré la proximité forte avec le texte original. L’arrangement n’est pas servi par le legato du violon mais la résonance boisée de la guitare fait plus que compenser ce manque. Garcia s’attache à rendre audible les strates de l’harmonie, maintient la tension de toutes les lignes mélodiques avec la vivacité calme d’un équilibriste, corrige discrètement l’intonation d’une corde entre deux variations pour donner à l’œuvre toute la pureté qu’elle réclame. La chaconne apparaît ainsi sous un éclairage nouveau et bien des violonistes pourront s’inspirer de cette version au phrasé limpide.

À l’ombre de ces deux grands temps forts, le reste du programme a inévitablement paru plus anecdotique. L’artiste a fait participer deux partenaires à la fête : son comparse Antoine Morinière tout d’abord, excellent soutien dans un harmonieux Prélude, fugue et variation de César Franck (après trois Inventions de Bach trop besogneuses pour convaincre). La chanteuse Anaïs Constans lui a succédé et son soprano ardent a ému dans l’Ave Maria de Gounod, même si son timbre dramatique a semblé un peu à l’étroit dans l’atmosphère chambriste de Cortot. Pas de quoi faire de l’ombre au héros du jour. Ce soir, le cercle de la guitare a célébré sa star. Mais c’est toute la sphère de la musique classique qui doit s’en réjouir ; ce ne sont pas les archets aiguisés du quatuor Arod, enthousiastes au milieu d’un public conquis, qui soutiendront le contraire.

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