Si Liszt, annoncé puis déprogrammé, est évacué de l’équation – au profit d’un Brahms certes moins flamboyant – Thomas Ospital n’en propose ici pas moins une vision particulièrement réjouissante de l’instrument, dionysiaque et incantatoire, au fil d’un programme esquissant une histoire de l’orgue par-delà ses divergences d’école. Hors des frontières opposant traditionnellement français et allemand, Neudeutsche Schule et romantisme plus conservateur, sacré et profane, tonal et modal, l’orgue de Thomas Ospital sonne avec une fougue et une profondeur étonnantes, puisées ici chez un Bach que l’on aura rarement entendu aussi bien articulé.

Thomas Ospital © Jean Radel
Thomas Ospital
© Jean Radel

Mythe fondateur, point de départ du programme de la saison, et sans doute de la passion nourrie par le très jeune organiste pour le répertoire, Bach n’oublie pourtant pas ici de se parer de ses influences buxtehudiennes le temps du très beau Prélude et fugue en la mineur. Le BWV 543, exécuté seul à la console fixe, garde de Buxtehude le sens du toucher, des tournures, inconcevables sans le rubato qu’Ospital dose à merveille, préférant à la vélocité et au maniérisme plombant souvent les ornements une pulsation plus fébrile, guidant les arpèges et broderies avec une rafraîchissante imprévisibilité. La fugue s’écoule dans un stylus fantasticus vibrant, virtuose sans l’être, fervent avant tout.

Redescendu sur scène, c’est à un autre Bach que s’attelle Ospital, celui d’« Herzlich tut mich verlangen » BWV 727 : celui du choral, de la voix humaine, jamais absente du genre malgré les ornementations et variations de rigueur. Le chant émerge sans peine, moins funèbre que teinté de la mélancolie qui ne manque pas d’exploser chez Brahms, dont l’opus 122 n°10 qui suit s’approprie lui aussi le fameux choral. « Herzlich tut mich verlangen » dit ici encore l’intranquillité, le brouillage des harmonies et l’emballement des arpèges sous l’apparent recueillement du chant. 

La polyphonie revient ensuite, ragaillardie, le temps de l’inspiré Vivace de la Sonate en trio n°2 en ut mineur. Un trio donc, celui du clavier attribué à chaque main et du pédalier, dialoguant sur un pied d’égalité avec la vigueur, italienne, du genre. Sous l’apparente simplicité du tout, composé comme exercice pour le jeune fils Wilhelm, se déploient des trésors d’ingéniosité contrapuntique. Richesse d’écriture que rappellera Carl Philipp Emmanuel pour démontrer à Burney la supériorité du style de Bach sur celui d’Haendel. La partition ne fait ici aucun secret pour Ospital, le Largo est rendu avec plus de poignant que d’habitude, et l’éclat de l’Allegro reste encore teinté de cette gravité.

Belle idée, pour atténuer la rupture de ton, d’alterner les six Etudes-Chorals d’Escaich avec les harmonisations de Bach de ces chorals, chantées par l’impeccable Maîtrise de Radio France. D’autant qu’elle n’atténue en rien le plaisir que l’on éprouve à entendre les registres plus contemporains de l’instrument, invoquant ça et là des sonorités électroniques et de francs figuralismes – ciel étoilé sur le « Wie schön leuchtet der Morgenstern » ou vrombissements cardiaques sur « Herzliebster Jesu » à l’appui – ou encore des jeux d’harmoniques certes connus sur ces mélanges d’octaves au pédaliers et d’agrégats plus atonaux que modaux aux pleins jeux. Ospital y tient remarquablement un fil narratif fait de tensions et de reliefs ici parfaitement lisibles : un vrai talent de conteur.

L’Improvisation sur B.A.C.H. du jeune organiste laisse deviner, dans sa dissémination du motif de part et d’autres de ses claviers, un désir de lignage avec une certaine idée du dodécaphonisme que ne vient pas nier la lenteur cotonneuse de ses débuts. L’influence du maître Escaich est bien dans ces jeux de texture, mais n’évacue pas la possibilité d’une voix propre du jeune organiste-compositeur. Le bis choisi signe un retour au Bach des Préludes et fugues, ici le vivaldien BWV 541, belle synthèse de tout ce qu’on a pu entendre jusqu’alors : le concertant, l’énergie et la volubilité. « Nicht Bach, sondern Meer » : les pêches effectuées dans le ruisseau Bach demeurent donc, aujourd’hui encore, joyeusement fructueuses !

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