Il était temps ! À 74 ans, Michael Tilson Thomas fait ses débuts avec l'Orchestre de Paris, dans une capitale dont les orchestres se sont rarement assuré ses services : on a gardé le souvenir de sa venue à l'Orchestre national dans le cadre de l'émission « Prestige de la musique », il y a fort longtemps déjà, et de quelques visites avec des orchestres étrangers. « M Ti Ti » va bientôt quitter la direction musicale de l'Orchestre de San Francisco dont il assure la direction musicale depuis vingt-cinq ans. C'est Esa-Pekka Salonen qui le remplacera à ce poste en 2020, pour un premier contrat de cinq saisons. Tilson Thomas aura donné un lustre particulier à San Francisco qui avait déjà connu quelques grands patrons (Pierre Monteux, le jeune Seiji Ozawa ou encore Herbert Blomstedt). Et une stabilité bienvenue les années passées qui ont vu quelques orchestres américains célèbres se serrer la ceinture, en raison de la crise.

Michael Tilson Thomas © Kristen Loken
Michael Tilson Thomas
© Kristen Loken

À l'image de son ami Leonard Bernstein, MTT est pianiste, chef d'orchestre, compositeur et comme conférencier s'implique lui aussi dans l'évangélisation musicale de nouveaux publics, tout en jouant le répertoire au plus haut niveau artistique possible et en assurant la création d'œuvres nouvelles. Ce francophone dirige d'une façon admirable Berlioz, Debussy et Ravel. Mais son répertoire est immense, jusqu'à la musique de notre temps qu'il dirige avec bonheur... dont celle des compositeurs américains, dont aucun ne figure – hélas ! – au programme de ce concert.

Le voici qui entre du pas vif d'un jeune homme. Le Carnaval romain de Berlioz pour commencer. Adieu la « furia francese » de Charles Munch ! Adieu la pointe sèche d'Arturo Toscanini ou de Karel Ančerl, place à la construction élaborée de grandes phrases portées par un admirable sens des proportions, modelées dans la profondeur de son d'un orchestre au grand complet. Les cordes deviennent le moteur d'une interprétation que l'on admire sans réserve pour sa beauté plastique, sa transparence et ses couleurs mordorées.

Arrive Yuja Wang qui ce soir joue le Concerto de Schumann. Rien ne va. Le jeu manque d'éloquence, les grandes phrases qui roulent à la main gauche sonnent à peine, les autres ne sont jamais soutenues jusqu'à leur résolution, la sonorité est sans densité, détimbrée, les accents sont ternes. Le premier mouvement s'enlise, sauf quand le clarinette solo, Pascal Moraguès, réussit à attirer la pianiste dans ses rets pour la contraindre enfin à chanter. Arrive la cadence. Yuja Wang fait sonner un contrechant à la main gauche, mais oublie d'énoncer celui de la main droite et du coup se trompe. Le mouvement lent est atone, si pâle que l'on se demande où s'est absentée cette pianiste que l'on apprécie tant par ailleurs. Pas de legato, juste un petit son produit par des doigts qui époussètent le clavier. Evidemment, elle prend le finale assez vite mais ne soutient rien, se trompe encore, ce qui est plus qu'étonnant de sa part ; quelques décalages avec l'orchestre font un peu plus tiquer. Parlons-en, de l'orchestre : il joue magnifiquement mais on ne peut pas dire que le chef fasse grand-chose pour que cela coïncide avec sa soliste qui ne sait pas où elle va... Triomphe ! Deux bis : une Romance sans paroles op. 67 de Mendelssohn effleurée, très jolie et Le Contrebandier de Schumann arrangé pour piano seul par Tausig. Les doigts cavalent mais manquent ce que les grands maîtres apportent à ce genre de morceau : un son, une allure, une personnalité.

Yuja Wang © Norbert Kniat / DG
Yuja Wang
© Norbert Kniat / DG

Après l'entracte, le chef revient pour diriger la Deuxième Symphonie de Brahms, la plus aimable des quatre dit-on, riche de tant et tant de mélodies qu'elle pourrait presque être d'Antonín Dvořák. Comme chez Berlioz, Tilson Thomas cherche l'harmonie, la beauté sonore, l'équilibre, la clarté des textures et du dessin, la construction... tout en soignant des couleurs fauves, dorées, denses. Et l'Orchestre de Paris le suit avec l'autorité de tous ses pupitres qui se couvrent de gloire, des violoncelles aux cors en passant par la petite harmonie. C'est magnifique, parfois déchirant, dans la mélancolie secrète qui sourd du traitement thématique, instrumental et harmonique. Tilson Thomas délaisse sans doute un peu la verve populaire qui parcourt cette symphonie pour en retenir la rondeur, l'élégance souveraine. Mais s'il semble toujours tenir la musique à distance, c'est pour mieux nous en transmettre le secret. Les dernières pages atteignent ainsi une grandeur hymnique rarement entendue.

Grand succès.

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