Plus d’un lyricomane s’est étranglé dans son assiette en apprenant, une semaine avant la première de Tosca à Bastille, que Jonas Kaufmann renonçait aux premières dates de la production parisienne… à cause d’un aliment avalé de travers. Le duo de choc prévu entre le ténor et Anja Harteros attendra la seule date du 25 mai, après quoi la soprano allemande laissera le rôle-titre à Martina Serafin et Sonya Yoncheva – si tous ces gosiers tiennent bon.

Vittorio Grigòlo (Mario Cavaradossi) © Svetlana Loboff / Opéra national de Paris
Vittorio Grigòlo (Mario Cavaradossi)
© Svetlana Loboff / Opéra national de Paris

Le personnage de Mario Cavaradossi échoue donc à Vittorio Grigòlo en ce soir de première… qui sera également la dernière pour le ténor italien dans cette série de représentations. Est-ce pour cette raison que l’exubérant remplaçant ne s’économise pas une seconde, brûlant les planches de la première à la dernière note avec une intensité folle ? Aigus ultra-puissants, souffle interminable, jeu d’acteur intenable – et d’un réalisme saisissant, notamment après la scène de torture : Grigòlo joue et chante comme si sa vie en dépendait. Cette générosité est parfois excessive, notamment dans le premier acte où le rôle nécessite une certaine réserve ; le ténor écrase le plateau, incarnant un Cavaradossi révolutionnaire bien avant l’heure… Mais peu importe, « Vittoria » ! Qu’il est bon d’entendre un artiste se livrer totalement sur scène ! D’autant que la puissance n’est pas la seule qualité de Grigòlo : le célèbre « E lucevan le stelle » est magnifiquement entonné, avec une ligne vocale extrêmement souple, au service du texte poignant.

À l’applaudimètre, il soutient la comparaison avec la très attendue Floria Tosca d’Anja Harteros, dont le non moins fameux « Vissi d’arte » aurait mérité d’être bissé vu l’insistance (justifiée) du public. La soprano paraît tout d’abord submergée par son encombrant partenaire, mais c’est pour mieux progresser avec son personnage. Délicate et suave jusque dans ses poussées jalouses du premier acte, Harteros monte en puissance pour livrer une performance d’anthologie dans les deux actes suivants : sa voix sifflante donne la chair de poule dans ses traits parlando, la puissance de ses aigus purs s’élève avec justesse face aux assauts de Scarpia. Son jeu introverti n’en fait pas la tragédienne la plus accomplie mais cela donne au rôle-titre une fragilité loin d’être hors de propos. Traumatisée par le crime qu’elle est forcée de commettre pour ne pas se compromettre, Tosca est humaine avant tout ; et Harteros de transmettre les tiraillements du personnage éponyme mieux que quiconque.

Željko Lučić (Scarpia), Anja Harteros (Floria Tosca) © Svetlana Loboff / Opéra national de Paris
Željko Lučić (Scarpia), Anja Harteros (Floria Tosca)
© Svetlana Loboff / Opéra national de Paris

Reste Scarpia, dernier membre du trio de personnages principaux. La voix de Željko Lučić est juste, claire, posée. Mais cela ne suffit pas à incarner l’un des plus formidables méchants de l’histoire de l’opéra. Dépassé par le duo Grigòlo-Harteros dès qu’il doit leur donner la réplique, le baryton serbe n’a ni le volume vocal, ni le rayonnement scénique suffisant pour effrayer.

La mise en scène ne l’aide pas dans cette tâche. Pierre Audi joue sur un mélange hétérogène de réalisme souvent lourd et de symbolisme rarement éclairant. Côté décors, la gigantesque croix qui surplombe la scène paraît bien accessoire. Les costumes et le mobilier plongent l’intrigue dans un 1800 trop peu stylisé pour dépoussiérer le drame daté de Victorien Sardou : le cabinet de Scarpia au deuxième acte est notamment encombré d’objets-clichés que les personnages manient avec une absence de naturel confinant à la parodie. À l’acte suivant, en revanche, Audi s’éloigne tout à coup du livret, quitte à se priver de l’unité urbaine du drame et à lui ôter son geste ultime : exit le château Saint-Ange et le suicide de Tosca, place à un champ de bataille où le rôle-titre s’avancera sobrement vers la lumière. Reconnaissons cependant des tableaux isolément très réussis, avec une scène finale du premier acte sombre et grandiose – dans laquelle s’illustrent les Chœurs de l’Opéra de Paris et de la Maîtrise des Hauts-de-Seine – et une fusillade conclusive digne d’un Delacroix.

<i>Tosca</i> à l'Opéra Bastille © Svetlana Loboff / Opéra national de Paris
Tosca à l'Opéra Bastille
© Svetlana Loboff / Opéra national de Paris

La réussite de cette production ne se limite pas au duo principal. Au fil de la soirée, quelques seconds rôles se distinguent : Nicolas Cavallier campe un Sacristain robuste et le timbre cuivré de Sava Vemic fait forte impression en Angelotti. La plus heureuse des surprises est cependant à trouver dans la fosse. La baguette de Dan Ettinger n’est pas des plus précises mais son bras est d’une solidité à toute épreuve et ses intentions sont aussi subtiles qu’efficaces. L’Orchestre de l’Opéra en profite pour faire entendre ses multiples talents à un niveau d’excellence et de constance rarement atteint. Aux alliages de bois répondent des cordes puissantes, idéalement homogènes et souples, tandis que les solistes impeccables (violoncelle et clarinette en tête) se mettent en évidence. Tous les motifs significatifs, toutes les couleurs dramatiques de la partition de Puccini viennent ainsi éclairer la scène. Rien que pour cette expérience, il faut aller écouter cette Tosca… quelle que soit sa distribution.

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