Après deux premiers concerts ayant présenté les deux premières symphonies de Gustav Mahler (1860-1911), il était temps pour Tugan Sokhiev, en cette fin de saison, de nous présenter la Troisième, la plus longue, composée entre 1895 et 1896. Le directeur musical de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, élu personnalité musicale de l’année par le Syndicat de la critique Théâtre, Musique et Danse, poursuivait ici son exploration de l’œuvre orchestrale du compositeur allemand, pour le dernier concert de la saison.

Tugan Sokhiev and ONCT © Patrice Nin
Tugan Sokhiev and ONCT
© Patrice Nin

Forte de six mouvements, l’œuvre intègre deux chœurs et une voix de soliste à l’orchestre. L’exécution de cette symphonie si particulière a donc nécessité le renfort d’autres formations musicales. Le chœur Orfeón Donostiarra de Donostia-San Sebastian, amené par José Antonio Sainz Alfaro, a traversé les Pyrénées pour l’occasion. Le chœur d’enfants et de jeunes Les Eclats, formation toulousaine dirigée par la baguette de François Terrieux, a également intégré l’aventure. Il ne manquait plus que la très importante voix de contralto solo, interprétée par la suédoise Anna Larsson. C’était pour la chanteuse l’occasion de renouer avec l’œuvre de Gustav Mahler, avec laquelle elle avait véritablement lancé sa carrière internationale à la fin des années 90. Avant l’entrée du chef, un violon de l’orchestre s’est levé et a pris la parole, fait assez rare dans le déroulement habituel des concerts de l’ONCT. Revenant le contexte difficile du domaine culturel, avec notamment la diminution des budgets alloués à celui-ci, le musicien a exprimé le soutien de l’ONCT, « deuxième employeur d’artistes et de personnels culturel après l’Opéra de Paris », au mouvement des intermittents. Le public a accueilli cette parenthèse non musicale avec attention et intérêt.

Puis sans un mot, Tugan Sokhiev nous a plongé in media rex au cœur de cette œuvre pensée comme une Genèse par Gustav Mahler. Le premier mouvement "Kräftig, entschieden" constitue à lui seul la première partie de la symphonie, durant près de quarante inutes. Titré « Pan se réveille. L’été se met en marche (cortège de Bacchus) », il représente la naissance de la Terre, le mouvement des forces telluriques, menant la matière du chaos primitif vers une forme d’organisation. Turgan Sokhiev rend à merveille ces respirations terrestres en dirigeant de façon millimétrée roulements de timbales et cuivres sonore et brillants. La conduite de l’orchestre est plus tranquille sur les passages plus mélodieux donnés aux violons. Ce travail sur les timbres des cors et trombones et sur les glissandi du quatuor à cordes illustre de façon exquise ce long mouvement, de telle sorte qu’aucun ennui ne survient.

Le second mouvement "Tempo di minueto. Sehr mässig"  contraste avec l’aspect grave et solennel qui précède. La mélodie douce et fluide du hautbois et de la clarinette vient peindre l’apparition de la première forme de vie, la vie végétale, dans cette partie intitulée « Ce que me racontent les fleurs de la prairie ». Dans une logique implacable apparaît alors le "Comodo, Scherzando. Ohne Hast", troisième mouvement illustrant « Ce que me racontent les fleurs et les animaux dans la forêt ». Tugan Sokhiev lui-même, symbolise ce flot de vie par une gestuelle dynamique et sautillante, renouant le dialogue entre bois et cuivres, et conduisant à un emballement proche de la transe lors du crescendo final concluant cette partie.

Le "Sehr langsam. Misterioso. Durchaus" ppp fait apparaître la parole et l’homme dans un rêve mystérieux prenant la forme d’un lied. Cordes et cuivres marquent un retour à une ambiance plus solennelle et les motifs d’appels alternent avec les mots, le balbutiement, d’Anna Larsson qui chante : « Ce que me raconte la nuit (l’homme) ». Bien que le texte de Friedrich Nietzsche « Le Chant de minuit » (Ainsi parlait Zaratoustra) échappe à l’auditoire par son caractère segmenté et à cause du vibrato, l’ambiance de méditation, de songe est aisément perceptible.

Tugan Sokhiev enchaîne immédiatement avec le "Lustig in Tempo und keck im Ausdruck" « Ce que me racontent les cloches du matin (les anges) », réclamant plus d’articulation au chœur et un peu moins de force de la part de l’orchestre qui vient par moment masquer ce dernier. Ce passage extrait des Knabenwunderhorn vient tout de même conférer le dynamisme attendu avant d’entamer le "Langsam. Ruhevoll. Empfunden., « Ce que me raconte l’amour », dernier mouvement illustrant ce « chemin de sérénité » propre au compositeur et alternant mouvement passionnés, troublés et passages plus paisibles. Les timbales et l’ensemble de l’orchestre viennent conclure cette œuvre de plus de 100 minutes par un final brillant et en apothéose. Le public debout réclamait un rappel. Mais après quatre saluts, les musiciens s’en sont allés. On ne peut que les remercier pour leur performance titanesque effectuée sans aucun entracte. Après une telle œuvre, rien ne manquait.

****1