La salle Raoul-Jobin était pleine à craquer mardi pour le concert de Jordi Savall et de son Concert des Nations, qui coïncidait avec le lancement de la nouvelle saison du Club musical de Québec. Même si le musicien n’est pas venu jouer à Québec depuis une bonne dizaine d’années, il continue d’être entouré de la même aura de pape de la musique ancienne, répertoire qu’il présente dans des programmes extrêmement pensés, traitant de cadres spatio-temporels ou de phénomènes historiques bien précis (l’esclavage par exemple), programmes diffusés autant en concert qu’au disque. Pour la capitale québécoise, c’est autour de Tous les matins du monde que le gambiste a choisi de structurer son concert. On se rappellera que ce film d’Alain Corneau sorti en 1991, pour lequel Jordi Savall avait assuré la direction musicale, est inspiré du roman éponyme de Pascal Quignard racontant la relation entre Marin Marais et Jean de Sainte-Colombe, deux monstres sacrés de la viole de gambe de la fin du XVIIe siècle.

Jordi Savall © Vico Chamla
Jordi Savall
© Vico Chamla

Autant le programme – entremêlant la musique des deux maîtres susnommés à celle de Du Caurroy, Lully, Couperin et Rameau – que la qualité des interprètes avaient a priori tout pour faire saliver n’importe quel mélomane. Le début du concert a cependant été grevé par la disposition assez discutable de l’ensemble. Pour créer une sorte d’effet stéréophonique, viole, violon, théorbe, flûte traversière et seconde viole se côtoient, de gauche à droite (avec le clavecin derrière), dans une composition hétéroclite plaçant les dessus entre les basses. Résultat : les deux gambistes, et dans une moindre mesure, le violon et la flûte (qui se doublent la plupart du temps) peinent à jouer ensemble. Le problème est pour le moins patent dans « Le retour » du Concert XLI pour deux violes de Sainte-Colombe : séparés de quelque quatre mètres, Jordi Savall et Philippe Pierlot semblent jouer sur deux planètes différentes, autant en termes d’intonation que d’intentions musicales. 

Fort heureusement, les choses se placent après une vingtaine de minutes et le reste de la soirée est du bonheur à l’état pur. Car nous sommes d’abord en présence de six formidables individualités. Savall et Pierlot, bien sûr, deux des plus grands gambistes de leur génération, duo qu’on a pu apprécier au plus haut point dans le « Tombeau Les regrets » de Sainte-Colombe. Puis le violon subtil et lumineux de Manfredo Kraemer – tellement imaginatif dans la Sonnerie de Sainte-Geneviève de Marin Marais ! – et la présence discrète mais ô combien précieuse du flûtiste Charles Zebley. Et, enfin, du côté du continuo, le magnifique théorbiste Josep Maria Martí – remplaçant Rolf Lislevand au pied levé – et le très efficace et professionnel claveciniste Luca Guglielmi. On a affaire, pour la plupart, à de vieux routiers qui conjuguent savoir-faire et éloquence avec un plaisir évident de jouer ensemble.

Si on fait abstraction des errements du début du concert, tout est joué avec justesse, grâce et simplicité. Jamais de tempos forcés ou d’articulations surfaites : le tout coule de source dans un flot ininterrompu et cristallin. Mentionnons également un soin particulier à établir des plans dynamiques cohérents : pensons seulement à la seconde musette du Troisième livre des Pièces de violes de Marin Marais, où la reprise piano crée un incroyable effet. Les « Couplets de folies » du même compositeur, aux mille couleurs, vaut à l’ensemble des vivats tout à fait mérités. Joué en rappel, la Bourrée d’Avignonez, une pièce anonyme du début du XVIIe siècle, termine admirablement ce concert au terme duquel on sort la tête pleine de musique.

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