Alors que l’Opéra de Paris reprend pour la troisième fois sa Traviata mise en scène par Benoît Jacquot, c’est une toute nouvelle production du chef-d’œuvre de Verdi que le Théâtre des Champs-Élysées propose pour six représentations, avec aux commandes Jérémie Rhorer pour la direction musicale et Deborah Warner pour la mise en scène.

<i>La Traviata</i> au Théâtre des Champs-Élysées © Vincent Pontet
La Traviata au Théâtre des Champs-Élysées
© Vincent Pontet

Cette dernière a choisi d’en situer l’action entre 1947 et 1952, c’est-à-dire aux tout débuts de l’utilisation de l’antibiothérapie dans le traitement de la tuberculose humaine. Tout au long de l’opéra, la maladie impose sa présence et joue un rôle crucial. Ainsi, dès le prélude, on a affaire à deux Violetta : d’un côté une malade agonisante en chemise d’hôpital – rôle muet interprété par une comédienne –, et de l’autre, vêtu d’une somptueuse robe rouge, son double chantant, à travers lequel elle va revivre les moments forts de sa vie. Allongée sur son lit d’hôpital, entourée de médecins qui s’affairent, la malade ne quitte quasiment jamais le fond de scène, remplissant ainsi deux fonctions : premièrement installer et rendre crédible le flash-back, et ensuite créer un oppressant memento mori pour imprégner le personnage de Violetta d’une tristesse permanente, mais aussi d’un certain détachement. Cette Violetta passionnée mais hantée par la maladie, Vannina Santoni la fait vivre avec une acuité saisissante. Il faut dire que la direction d’acteur de Deborah Warner est d’une rigueur qui ne laisse aucune place au hasard. Les mouvements, tant individuels que collectifs, sont aussi précis que fluides et naturels. Les costumes années 40-50 dessinés par Chloé Obolensky sont superbes : en contraste avec la robe rouge, éclatante, de Violetta – symbole de passion –, les autres personnages arborent des couleurs sombres. La scénographie conçue par Justin Nardella, Chloé Obolensky et Jean Kalman, ainsi que les lumières également imaginées par ce dernier, contribuent très efficacement à tendre le drame, montrant notamment que les moments de fête, de joie, de bonheur sont toujours obérés par l’ombre de la maladie.

Sur le plan musical, Jérémie Rhorer a voulu que cette Traviata soit aussi conforme que possible aux intentions de Verdi. C’est pourquoi il y a rétabli tous les passages qui sont si souvent sacrifiés, tels, pour Violetta, les seconds couplets de « Ah fors’è lui » et de « Addio del passato » ou bien la reprise de la cabalette d’Alfredo « O mio rimorso ». En outre, toujours dans ce souci de fidélité, il utilise le diapason verdien à 432 Hz, plus propice, selon les grands interprètes du compositeur, à l’expression des qualités – volume et surtout couleur – des voix pour lesquelles il composait.

Vannina Santoni (Violetta) © Vincent Pontet
Vannina Santoni (Violetta)
© Vincent Pontet

Pour sa prise de rôle, Vannina Santoni force l’admiration. Comme on avait pu le remarquer la saison dernière, notamment dans La Nonne Sanglante à l’Opéra Comique, sa voix a mûri, gagné en ampleur, acquis de la chair. C’est donc à point nommé que se concrétise pour la jeune soprano ce projet mûri de longue date. N’ayant jamais interprété le rôle, elle peut l’investir de toute sa sincérité. Il en résulte une grande justesse, sans pathos, sans recours aux effets tire-larmes. Les couleurs sombres du timbre, les pianissimo d’une infinie délicatesse ou encore les aigus tranchants suffisent à rendre son incarnation profondément touchante, voire déchirante à l’acte III. Débarrassé de toute virtuosité superfétatoire, le chant peut se concentrer sur les intentions du compositeur. À cet égard, chacun de ses « E strano ! » révèle une profondeur rarement entendue. Quant à sa présence scénique, elle est remarquable, malgré la sobriété de son jeu tout en finesse.

Saimir Pirgu est un Alfredo fringant, dont l’énergie rayonne à travers un timbre clair et une belle projection. Après un début un peu raide – et des aigus qui peinent parfois à s’épanouir –, il prend la pleine dimension de son rôle et forme avec Vannina Santoni un très beau duo, dont les voix s’assemblent parfaitement jusqu’à fusionner dans un bouleversant « Parigi, o cara ». Laurent Naouri met la puissance et toutes les nuances sombres de sa voix au service d’un Germont froid, autoritaire et pleutre. La confrontation avec Violetta à l’acte II est d’autant plus intense que toute effusion en est absente. Les rôles secondaires sont d’une belle homogénéité : ainsi de la Flora de Catherine Trottmann, de l’Annina de Clare Presland, du Baron de Marc Barrad ou encore du Grenvil de Marc Scoffoni.

Laurent Naouri (Giorgio Germont) et Vannina Santoni (Violetta) © Vincent Pontet
Laurent Naouri (Giorgio Germont) et Vannina Santoni (Violetta)
© Vincent Pontet

Animé d’une belle cohésion et très précis dans chacune de ses interventions, le chœur de Radio-France est impeccable. À la tête de son Cercle de l’Harmonie, qui joue sur instruments d’époque, Jérémie Rhorer insuffle à l’orchestre une énergie palpable. Si l’on peut regretter la traversée de quelques zones un peu arides, en particulier au premier acte, le chef maintient sans faiblir la tension dramatique jusqu’à exploser littéralement dans la scène finale.

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