Un casting quatre étoiles dominé par trois des plus grands chanteurs du moment et une partition célébrissime - La traviata de Verdi - favorite incontestée du public : il n’en fallait pas moins pour faire se déplacer les foules. Dans un Théâtre Antique archi comble, le public a répondu présent pour revivre la dramatique histoire de la dévoyée ; courtisane souffrant de phtisie et sacrifiée sur l’autel de la bienséance et des bonnes mœurs. Un grand moment d’opéra a été offert aux spectateurs, dominé par une distribution vocale relevant de l’idéal.

© Philippe Gromelle | Orange
© Philippe Gromelle | Orange

Dans la fosse, l’Orchestre National Bordeaux-Aquitaine placé sous la direction du tout jeune Daniele Rustioni s’est montré globalement convaincant. La direction musicale pourra gagner en singularité et en précision rythmique. Quelques tempi n’ont pas suscité l’enthousiasme (notamment un « Sempre Libera » pris un brin trop lentement). L’orchestre nous livre tout de même une prestation soignée, délicate du côté des cordes et évitant à juste titre les effets sonores massifs inappropriés.

La mise en scène de Louis Désiré a le mérite de la lisibilité et de la simplicité. D’un côté un buisson de roses, de l’autre un lustre entouré de chaises rouges et au centre un grand miroir brisé. Les chanteurs sont figés devant ce miroir censé représenter « ce que nous fûmes et ce que nous sommes ». Sauf qu’au lieu de servir de véritable reflet à la cruauté du monde qui entoure Violetta, ce miroir est ici un support à de nombreuses projections : tantôt lustres, tantôt arbre vert, tantôt arbre mort, tantôt bruine et petite pluie. Malheureusement la proposition tend dangereusement vers le « décoratif bourgeois » plutôt que vers un véritable engagement dramatique. Les poses des interprètes sont précieuses quand ceux-ci ne sont pas totalement livrés à eux même. La scène chez Flora souffre le plus de cette absence d’engagement dans la proposition dramatique avec des choristes agitant des éventails et leurs doigts en rythme sur la musique. Nous retiendrons plutôt l’idée finale où Violetta se couvre de sa robe rouge du premier acte comme pour revenir à ce qu’elle pensait avoir laissé de côté : une courtisane qu’elle n’a finalement jamais cessé d’être.

Ermonela Jaho (Violetta) © Philippe Gromelle | Orange
Ermonela Jaho (Violetta)
© Philippe Gromelle | Orange

La plus grande satisfaction de ce spectacle se trouve du côté des voix. Commençons par l’héroïne incontestée de la soirée : la Violetta bouleversante d’Ermonela Jaho. Après son triomphe le mois dernier sur cette même scène en Butterfly, voici la soprano albanaise appelée à la rescousse pour remplacer Diana Damrau souffrante. Il y a un mois Butterfly, elle est ce soir toute autre : Traviata plus vraie que nature, ultra sensible, très touchante comme vivant personnellement le drame de Violetta. Son interprétation va crescendo et après un premier acte plutôt sage, elle s’avère bouleversante au II avant de livrer une dernière partie d’anthologie. Quel moment garder à l’esprit ? Probablement tous ! Sa confrontation avec Germont père est déchirante culminant sur un « Ditte alla giovine » pianissimo d’une poignante sincérité. « Amami Alfredo » continue l’enchantement par sa puissance et son côté désespéré. Elle domine le final du II sans peine avant de s’aventurer au III dans l’un des plus beaux « Addio, del passato » qu’il nous ait été donné d’entendre. Les paroles « Or tutto fini » (tout est fini à présent) scandées et forte sont du plus grand effet dramatique. Osons dire que nous tenions ici encore l’une des plus grandes Traviata du moment ! À ses côtés Francesco Meli présente un séduisant Alfredo vaillant et puissant. Jamais avare en nuances et « mezza voce », le ténor italien livre une interprétation particulièrement musicale. Quel bonheur surtout d’entendre le texte aussi bien mené et conduit par une articulation exemplaire et un phrasé très recherché. Son père à la scène n’est autre que la super star Plácido Domingo qui, du haut de ses 75 printemps, force l’admiration tant son timbre et sa personnalité musicale sont demeurés intacts. Aucun chevrotement, projection solide, soin particulier du texte et aigus nets en font une figure paternelle particulièrement crédible. L’adéquation vocale entre ces trois grandes voix est idéale. Et ce n’est pas un détail tant Traviata regorge de duos. La scène Violetta/Germont père est d’une grande homogénéité sublimée par une écoute mutuelle superbe. Le Duo Violetta/ Alfredo au I est justement sensible et délicat. Enfin, soulignons comme il se doit la Flora d’Ahlima Mhamdi  toute souriante et séduisante et vocalement très intéressante. Un nom à suivre.

En définitive, avec un si beau casting il serait difficile de ne pas louer l’événement. Un événement marqué par les débuts triomphants de Meli aux Chorégies, le retour de Domingo sur la scène d’Orange après 38 ans d’absence et surtout par le doublé historique de Jaho qui aura décidément conquis tous les cœurs au sein du Théâtre Antique cet été. Une Traviata pour les voix oui, mais quelles voix !

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