Pour célébrer les 125 ans de la naissance de Prokofiev, Moscou et Saint-Petersbourg organisent un « Marathon Prokofiev » qui se poursuivra tout au long de la semaine, par une série de concerts, d’opéras, de ballets, de musiques de films, de documentaires et d’expositions autour du compositeur. Après un premier concert mémorable de Gergiev avec l'orchestre du Mariinsky dédié à la musique symphonique et concertante des premières années, place maintenant à la musique pour piano, avec les cinq premières sonates, l’occasion d’entendre quatre pianistes russes de la nouvelle génération : Daniil Trifonov, Katia Skanavi, Ilya Rashkovskiy et Denis Kozhukhin. Il faut du caractère pour jouer Prokofiev, et ces pianistes en sont résolument pourvus.

Daniil Trifonov © Dario Acosta
Daniil Trifonov
© Dario Acosta
S’il est une chose qui caractérise Prokofiev, c’est bien son imagination débordante. Après le concert de la matinée, ce concert nous le prouve encore une fois.

Les sonates de Prokofiev, monument de la littérature pianistique, jalonnent toute la période créatrice du compositeur, lui-même excellent pianiste. Quarante ans séparent la 1ère de la 9ème, et les cinq premières couvrent à elles seules seize ans. A ce titre, les sonates ne sont pas pensées les unes par rapport aux autres, ne sont pas destinées à former un cycle, et chacune d’entre elles invite à un voyage dans son univers propre. Aussi, l’intérêt d’enchaîner ces sonates (les sonates 6 à 9 seront jouées à Saint-Pétersbourg) ne réside pas tant dans l’unité d’ensemble, que dans la confrontation des différents univers et l’évolution de l’écriture de Prokofiev.

Daniil Trifonov ouvre le concert avec la première sonate. Sans conteste la plus romantique de toutes, écrite en un bloc par un compositeur de 16 ans, c’est une sonate passionnée et fougueuse, dont les élans exaltés ne sont pas sans évoquer les premières sonates de Scriabine. Sous les doigts de Trifonov, cette œuvre n’est qu’un grand souffle d’un bout à l’autre. Le pianiste prend un tempo rapide qui sert la dimension fougueuse de l’œuvre, mais au détriment sans doute d’une dimension plus intime.

La deuxième sonate est interprétée par Katia Skanavi, pianiste russo-grecque qui montre un engagement exemplaire et une maîtrise de la partition qui force l’admiration. Elle sait exactement ce qu’elle veut, et cela s’entend d’emblée. Contraste des caractères dans l’Allegro ma non troppo, grande intelligence des nuances dans l’Allegro Moderato, Vivace endiablé, la pianiste fait preuve d’un jeu sans concession qui sert à merveille la musique de Prokofiev.

Katia Skanavi © Gueorgui Pinkassov
Katia Skanavi
© Gueorgui Pinkassov
Trifonov encore dans la troisième sonate. Ecrite d’un seul tenant, « d’après de vieux cahiers », elle est composée de plusieurs sections qui s’enchaînent. L’enjeu de cette œuvre pour l’interprète consiste à donner une unité à l’œuvre sans trahir le caractère de chaque section, ce que Trifonov réussit grâce à un jeu contrasté, mais qui sait toujours où il va. Le pianiste trouve des sonorités d’une grande tendresse dans les sections lentes. En bis, il nous offre la Gavotte extraite des 3 pièces pour piano tirées du ballet Cendrillon. Pièce aux charmantes dissonances qui est bienvenue au milieu des sonates, comme une bouffée d’air frais avant de plonger dans la quatrième sonate.

Le pianiste Ilya Rashkovskiy est l’interprète cette quatrième sonate, dédié à Anatolyevitch Schmidthoff, ami intime du compositeur, qui s’est suicidé en 1913 après lui avoir envoyé une lettre annonçant son geste. Sonate grave et tragique donc, mais qui se termine par un Allegro con brio foisonnant d’inventivité, et résumant peut-être à lui-seul tout l‘univers de Prokofiev. Jeu de Rashkovskiy assez classique et élégant, qui montre là-aussi une grande maîtrise de l’univers de Prokofiev, avec cependant moins d’engagement que les deux pianistes précédents. On peut regretter que le tempo rapide de l’Allegro molto ne donne pas le loisir de savourer toutes les dissonances. Après un Andante qui culmine dans la juxtaposition géniale des deux thèmes, le pianiste joue un Allegro brillant et démonstratif. En bis, Mercutio, pièce grinçante et là-aussi bienvenue, tirée de Roméo et Juliette.

Enfin, la cinquième sonate est interprétée par Denis Kokhuzhin, que l’on a eu l’occasion d’entendre quelques heures avant dans le premier concerto avec Gergiev et l’orchestre du Mariinsky. Les impressions de la matinée sont vérifiées : pianiste solide qui ne fait pas de compromis. Son Poco allegretto est un petit diable sarcastique dansant sur une jambe.