Difficile de ne pas s’émouvoir du souci de transmission et d’hérédité au cœur d’un festival aussi cohérent et composite que Bach en Combrailles. La mise en perspective de l’œuvre, colossale, est évidemment prétexte à une approche musicologique enthousiasmante et accessible à un public plutôt hétérogène, bâti sur l’édifice des deux générations de bénévoles – les parents, et leurs enfants vingtenaires. Aussi les réguliers éclaircissements des intervenants au fil des concerts, les Café Bach, ainsi que les auditions d’orgue organisées autour d’Eric Lebrun donnent-elles à entendre et comprendre Telemann, Franck, ou le méconnu Boëly, ou encore l’intégralité des Chorals de Leipzig, tout en évoquant les traditions dans lesquelles elles s’inscrivent – on s’intéresse notamment particulièrement, cette année, à la réception française de cette œuvre. 

© Florian Cardinale
© Florian Cardinale

Le concert du trio AnPaPié s’ouvre ainsi sur un joli moment, représentatif de cette atmosphère familiale : l’intervention imprévue de très jeunes élèves de la classe de l’école de musique Pontgibaud-Sioule et Volcan, préparées par leur professeur Valérie Corbière – l’Allegro d’une sonate de Telemann. Avant de laisser la place aux trois solistes attendues pour un programme dont Eric Lebrun eut raison de louer l’intelligence. C’est que l’effectif (violon – alto – violoncelle) permet à lui seul de convoquer différents traitements d’une forme bien précise d’écriture, et de dessiner son évolution. Du contrepoint d’école des Variations Goldberg ou des Sonates en trio pour orgue aux Trios opus 9 de Beethoven, ce sont des polyphonies voisines qui se donnent à entendre à l’oreille nue, leurs liens dialogiques entre elles qui apparaissent sans effort, et l’infini de leurs possibilités dans un espace limité qui se laisse imaginer.

L’orchestration par Mozart de la BWV 526 est donc une belle entrée en matière. Sans partition, en osmose totale, les trois musiciennes, du prélude à la fugue, passent de l’effusion du largo au ludisme de la fugue, porté par le son fin, ouaté des cordes en boyaux. L’alto de Fanny Paccoud y fait notamment preuve d’une justesse et d’une délicatesse de timbre rare – il faut dire que la partition lui laisse des possibilités expressives étendues. Le trio en Do majeur op.5 n°2 d’Alexandre-Pierre-François Boëly arrive comme la concrétisation d’une promesse, celle de redécouvrir un compositeur prolifique, important mais oublié, entendu par extraits au Café Bach du matin et à l’audition d’orgue du midi. La complicité des dialogues entre le violon éthéré d’Alice Piérot et le violoncelle saillant d’Elena Andreyev enthousiasme le temps de l’Allegro, l’élégance teintée d’assombrissements de l’Adagio ne manque pas de charme, le Minuetto et le Finale échevèlent de beaux traits au violoncelle et au violon, mais le tout peine à tenir la dragée haute au trio qui a précédé.

D’autant qu’il suffit d’entendre la 25ème variation des Goldberg, transcrite par Dmitri Sitkovetsky, pour oublier totalement ce qui vient d’être joué. Affranchies d’idées préconçues du tempo et des ornements, suspendues sur un fil narratif partagé de bout en bout, les trois musiciennes, en totale maîtrise, habillent leur lenteur de quelques audaces et d’entorses à l’euphonie, et laissent l’auditoire proprement sans voix. S’en suit le trio n°3 de Beethoven, dont l’éclat, l’inventivité thématique, l’audace rythmique et les variations de ton emportent un peu plus loin. Les applaudissements chaleureux ramènent le trio sur le terrain des Goldberg – l’Aria – qui emporte tous les suffrages. Bach s'avère, ici encore, impossible à distancer …

Le voyage de Suzanne a été sponsorisé par le festival Bach en Combrailles.  

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