La musique ne s’engouffre pas seulement dans ces grandes autoroutes, pleines de moyens et de superlatifs, que sont nos grandes salles parisiennes consacrées par l’aréopage d’artistes de renom qui y défilent chaque semaine. Que l’on ne s’y trompe, l’hégémonie n’est qu’apparente, et il suffit de prendre la peine d’être curieux pour voir des ramifications apparaître, et se développer en parallèle. Une fabrication artisanale existe, assurément, plus modeste par son rayonnement, mais peut-être plus intime aussi.

Trio Helios © Marine Cessat-Bégler
Trio Helios
© Marine Cessat-Bégler

Le concert proposé par l’orchestre les Déconcertants et le trio Hélios ce vendredi soir à la Cathédrale Sainte-Croix des Arméniens fut un de ces concerts où la proximité physique, couplée à la spontanéité des musiciens, nous donne à entendre une musique brute, façonnée devant nous, qui s’impose et nous saisit, plus qu’elle ne se laisse entendre.

Avec Chostakovitch en première partie, la musique n’est pas une œuvre lustrée, choyée, et présentée sur un plateau, avec le petit doigt levé et le sourire contrit qui va avec. Ça grince plutôt, ça crie,  ça grimace ironiquement, ça se pâme, ça boit, ça dérive vers la métaphysique, ça devient lyrique, puis introverti, timide, fragile, résigné, et tendre. Loin de n’être qu’un pied de nez à Staline ou un chant d’outre tombe comme on a tendance à trop souvent la présenter, la musique de Chostakovitch reste, quoiqu’il advienne, toujours tendre, et explore tout le spectre de la tendresse : tantôt la tendresse méditative, tantôt la tendresse euphorique, rêveuse, triste ou nostalgique. Chez Chostakovitch, même les ténèbres sont tendresse. Et c’est sans doute ce qui fait la force de cette musique, car la tendresse n’est-elle pas un des sentiments les plus fondamentaux, qui parlent le plus directement à l’âme ? Sous le crin des violonistes Pierre Liscia, Lina Hoummi, de l’altiste Emmanuel Encinas, de la prometteuse violoncelliste Madelaine Douçot, et sous les doigts fulgurants du pianiste Julien Hanck, le quintette de Chostakovitch nous embarque dans un voyage émotionnel à la palette très variée et toujours intense. Saluons l’interprétation de ces musiciens aux parcours variés, qui ne se consacrent pas tous à évoluer dans le circuit professionnel, et n’ont pas la musique pour seul horizon. Interprétation qui, si elle n’est pas parfaite techniquement, sert toujours la musicalité, comme si les fausses notes étaient au service de la compréhension de l’œuvre et de l’univers de Chostakovitch. On les pardonne en tout cas, car elles donnent à cette musique un caractère d’autant plus humain.

La deuxième partie du concert fut quant à elle consacrée au Triple concerto de Beethoven. Pour l’interpréter, le trio Hélios, étoile montante issue des classes du Conservatoire de Paris, et l’orchestre les Déconcertants, dirigés par le chef Pierre-Alexis Touzeau. Cet orchestre regroupant des musiciens professionnels et pré-professionnels aussi bien que des amateurs, réunit des amoureux de la musique désirant faire connaître des œuvres peu connues du répertoire – en témoigne la recréation française l’année dernière du Concerto pour piano d'Alfred Schnittke, avec au piano Julien Hanck, ou le Concerto pour contrebasse de Tomasi prévu en avril, et tend à désenclaver une musique classique qui aurait un port parfois trop guindé ou académique. Le Triple concerto s’inscrit dans la logique de défrichage des Déconcertants, puisque c’est une œuvre peu jouée et peu connue d’un compositeur que l’on croyait pourtant avoir exploré de fond en comble. Mais on comprend vite pourquoi ce concerto est peu joué : il déroute. Ni musique de chambre ni vraiment musique concertante, l’œuvre représente une tentative étonnante de concilier le style ancien du concerto grosso, avec celui des trios de musique de chambre, très en vogue à l’époque de Beethoven. Étonnante, car dès le lento introductif, l’écriture se révèle avant tout une écriture de trio, avec ses effets chambristes de jeu et d’imitation, mais soutenue par un orchestre bien présent. La musique chante comme dans un trio, tandis que le pianiste a des traits typiquement concertants. Le trio Hélios, donne une interprétation engagée et pleine de conviction. La volonté du trio de s’adapter au lieu en tenant compte de l’acoustique résonnante de la cathédrale a peut être joué en leur défaveur : le pianiste Alexis Gournel, par ailleurs virtuose du clavier comme de la tourne de page, adopte un jeu sans doute trop sec et avare en pédale, tandis que l’excellente violoniste Camille Fonteneau, avec son archet trop tendu, a un son qui se démarque trop du reste, et qui couvre le son plus sourd du violoncelliste Raphaël Jouan, pourtant très expressif. Dans le rondo alla polacca final, cependant, cet équilibre se justifie mieux, et l’exubérance de l’orchestre, alliée à l’engagement du trio Hélios, sert à merveille l’euphorie contagieuse du mouvement.

 Le trio Hélios, un trio à suivre…

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