La courte mais superbe saison que nous offrait Les Solistes à Bagatelle se clôturait ce weekend par quatre concerts inoubliables. Après les diableries digitales de la prometteuse Marie-Ange Nguci, les quatre mains si tendres d’Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa, le Festival nous a offert en avant-première la dernière mouture du Trio mi bémol majeur de Schubert par les Esprits : Adam Laloum, Mi-Sa Yang et Victor Julien-Laferrière.

Le Trio les Esprits © Julien Hanck
Le Trio les Esprits
© Julien Hanck

Commençons par la fin et remontons à reculons dans nos souvenirs. Dimanche, d'abord. Le Trio les Esprits : à eux trois, ils forment une équipe aux personnalités contrastées mais bien accordées. Quelle formidable entreprise que cette nouvelle lecture : avec cette vigueur incisive, ce plein poids de son, ce relief formidable, ce n’est pas un Schubert conventionnel ou affadi que présentent les trois musiciens ! Dès l’Allegro initial, c’est déjà une petite quadrature du cercle, les musiciens réconcilient élégamment le discontinu (l’alternance de ton entre décision et hésitation) avec l’exigence de continuité. En résulte une grande ligne qu’aucune faute de prosodie musicale ne dépare. Plus loin, l’audience médusée les a vu mettre ponctuellement dans l’Andante une puissance sonore inédite, qu’on croyait (bien mal nous en a pris) inconcevable, indéfendable chez Schubert. Certes, on est un peu désarçonné par le changement de tempo (voulu ?) du premier fortissimo subito, sorte d’incise tombée des nues, mais qu’importe : l’effet de choc est tel que l’auditeur se ramasse un peu plus sur son siège, accumulant en lui l'excitation. Dans le Finale, sommet sublime où surgissent toutes les forces vives de la partition, ce sont les moyens techniques insensés (ces sextolets extasiés, par deux fois !), les volte-face, les renforcements de son là où l’on ne les croyait plus possibles, qui frappent d’entrée de jeu. Et cela, sans jamais trahir le texte, les trois musiciens ayant l’œil au moindre détail (et notamment au respect des notes piquées et des liaisons). Sans attendre même qu’une seconde ou une troisième audition dissipent les menues réticences (un rien de verdeur qui s’épanouira avec le temps), ce qu’elles ne manqueront pas de faire, que les auditeurs présents et futurs essayent déjà de comparer cette lecture avec ce que l’histoire du disque a pu nous offrir : et ils verront combien, loin de perdre, elle gagne à la confrontation. Autant la plus-value excitative du live y est certainement pour quelque chose, tout comme l’atmosphère électrisée par l’orage imminent ; autant le chic, l’engagement, la richesse d’invention, la maîtrise instrumentale ne trompent pas. Peinture sans doute encore un peu fraîche, mais ce que contient cette interprétation est sans précédent… courrez-y en attendant le disque !

Adam Laloum, Mi-sa Yang et la Fantaisie pour violon et piano D 934 de Schubert © Julien Hanck
Adam Laloum, Mi-sa Yang et la Fantaisie pour violon et piano D 934 de Schubert
© Julien Hanck
Mention honorable, enfin, aux divines longueurs de la Fantaisie pour violon et piano en ut majeur, longue odyssée aux multiples rebondissements. La violoniste Mi-Sa Yang s'y laisse aller à une véritable gaieté, sans vulgarité, dont le jaillissement pétillant fait de cette longue œuvre un véritable enchantement. Ce qui frappe d’emblée chez elle, c’est le timbre acéré, les phrasés coupés au diamant, et le vibrato (déclenché après un bref temps de latence) qui vrille l’attention. A ses côtés, Adam Laloum hisse la partition à un degré de raffinement inespéré, déclenchant par ses tremblements aériens des moments de grâce presque irréels. Depuis le temps qu’on se demandait ce qui fait la “patte”, l'empreinte si poétique de Laloum, on croit avoir enfin trouvé un élément de réponse : là où certains s’éternisent dans des points d’orgues, il est plutôt du genre à raccourcir très légèrement les pauses, du moins juste assez pour aiguillonner l’écoute…