Le trio avec piano serait-il sur le point de connaître un âge d’or en France ? Malgré la séparation récente de l’excellente formation Les Esprits, de jeunes groupes pointent avec insistance le bout de leurs archets pour prendre le relais des Wanderer dans les années à venir : les trios Zadig, Métral, Sōra, Hélios, Karénine sont déjà bien connus dans le petit milieu des amateurs de musique de chambre.

Le Trio Messiaen : Théo Fouchenneret, Volodia van Keulen et David Petrlik
© Tomy Henrion

C’est le Trio Messiaen qui est attendu de pied ferme ce midi au Festival Radio France Occitanie Montpellier, dans une salle Pasteur pleine à craquer. Lauréats l’an passé du Concours International de Musique de Chambre de Lyon, vivement salués ensuite par la critique après leur premier CD, David Petrlik (violon), Volodia Van Keulen (violoncelle) et Théo Fouchenneret (piano) entrent en scène pour attaquer le Trio n° 2 op. 66 de Felix Mendelssohn.

Les trois musiciens mettent quelques pages à asseoir leur son : dans l’« Allegro energico e con fuoco », le piano solidement charpenté de Théo Fouchenneret (qui s’est distingué individuellement cette année en remportant le premier prix du Concours de Genève) tend à prendre le dessus sur ses partenaires. Quant au violoncelle de Volodia Van Keulen, il garde pour l’instant un timbre un peu sourd dans son registre medium – dans Dvořák, il brillera de mille feux. Mais la synchronisation des intentions est déjà admirable : violon et violoncelle ne se quittent pas d’une semelle et la gestion subtile du tempo fait clairement ressortir la forme du mouvement, avec un développement central d’une belle délicatesse, guidé par le jeu aérien de David Petrlik.

L’« Andante espressivo » met en valeur le chant parfaitement accordé des archets et le scherzo virtuose est ensuite pareillement maîtrisé – presque trop, le sautillé étant plus contrôlé que véritablement pétillant. Mais le dernier mouvement fait disparaître les moindres réserves : sans perdre sa cohésion, le Trio Messiaen impressionne par l’apparente spontanéité du discours et la progression spectaculaire qu’il parvient à tracer dans l’ouvrage. L’exposition finale du choral en majesté donne la chair de poule ; le triomphe que le public réserve aux artistes est digne d’une fin de concert.

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Mais ce n’est pas fini : le Witch Trio de Franck Krawczyk met encore davantage en évidence la précision diabolique des trois comparses. Écrite pour le Concours de Lyon remporté par les Messiaen, cette pièce d’une dizaine de minutes est constituée de brèves sections contrastées, opposant à d’épaisses traînées mélodiques un cheminement à la pulsation sèche ou des jeux de timbres scintillants. Le trio se régale dans la partition foisonnante, transformant l’œuvre en un passionnant ballet de personnages mélodico-rythmiques.

Le Trio « Dumky » n° 4 op. 90 d’Antonín Dvořák sonne enfin comme un aboutissement. On retrouve ici la souplesse collective et l’expressivité chantante appréciées dans Mendelssohn : la justesse du tandem violon-violoncelle frappe dès les premières notes, avec un mélange des timbres et une homogénéité de vibrato impressionnants. On retrouve également la puissance des contrastes expérimentés dans Krawczyk : chaque dumka est nettement caractérisée, le discours passant rapidement de l’introspection la plus sombre à des traits enlevés. L’équilibre est à présent idéal entre les trois instruments qui se relaient avec aisance ; le piano de Théo Fouchenneret sait se faire impalpable (« Poco adagio ») tandis que le violoncelle de Volodia Van Keulen atteint des sommets de lyrisme (« Andante moderato »). Il manquera peut-être un peu de folie tzigane pour les amateurs de jeu débridé (notamment dans le style brillant, tout en élégance, de David Petrlik) ; mais la précision des articulations permet en contrepartie d’apprécier toutes les subtilités de l’ouvrage. Seul regret : que les micros de France Musique, omniprésents pendant le festival, n’aient pas capté cette interprétation de référence.

Les spectateurs ne s’y tromperont pas, réclamant un bis à grands cris. Et le très beau mouvement lent du Trio op. 120 de Fauré, intense et recueilli, de conclure une mi-journée montpelliéraine dont on se souviendra.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par le Festival Radio France Occitanie Montpellier.

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