Personnage ambigu, complexe et fascinant de l’univers Balzacien, Trompe-La-Mort, homme à l’identité multiple, est le personnage central de cet opéra éponyme, commande passée par l’Opéra de Paris au compositeur milanais Luca Francesconi. Le livret, qu’il signe également, est une constellation de fragments de La Comédie humaine minutieusement choisis et combinés afin de former quatre niveaux, s’attachant à explorer le caractère relatif de la vérité.

Laurent Naouri (Trompe-la-mort) © Kurt Van Der Elst | Opéra national de Paris
Laurent Naouri (Trompe-la-mort)
© Kurt Van Der Elst | Opéra national de Paris

Ces différents angles d’approche, structurant le drame autour de la dimension faustienne du pacte passé entre Lucien de Rubempré (Cyrille Dubois) et Trompe-la-Mort (Laurent Naouri), servent également de socle à une pluralité de dimensions musicales, comme autant d’espaces narratifs. Finesse des dialogues entre les familles d’instruments, différentes harmonies de cordes évoquant Ravel, forte présence des cuivres occupant l’espace jusqu’aux premières loges d’orchestre, l’écriture ciselée de la partition s’équilibre aussi dans la partie vocale, laquelle trouve un équilibre au fil des différents niveaux de lecture et des différentes « vérités » explorées par les protagonistes. L’orchestre de l’opéra de paris, dirigé avec précision et fougue par Susanna Mälkki, a su restituer avec beaucoup de grâce et d’élégance toute la noirceur et la profondeur de la partition.

La mise en scène de Guy Cassiers semble consister en ce sens à guider les spectateurs vers des espaces familiers tout en déconstruisant une certaine vision figée des lieux reproduits sur le plateau : la scène, encadrée d’un repère orthogonal de néon blanc, est habillée en son centre par une sorte de grille composée de lignes perpendiculaires à la luminescence variable. Cet élément de décor, non sans évoquer la géométrie vectorielle, semble devoir être envisagé sous un prisme plus métaphorique : nous ne cherchons ni les coordonnées d’un point ou d’un vecteur, mais la véracité des mots, des émotions et des faits qui s’inscrivent et se déplacent sous nos yeux en même temps que les intensités lumineuses varient. La question du lieu est également prédominante : plan coupés à la verticale du Palais Garnier, ornement grossis, superpositions des espaces accessibles au public et de plans plus mystérieux des sous-sol. En se trouvant au cœur même de la salle, la sensation de désorientation se renforce au fil de l’œuvre, de même que les vidéos d’une rare intensité projetées sur l’avant-scène oppressent tant elles fascinent.

© Kurt Van Der Elst | Opéra national de Paris
© Kurt Van Der Elst | Opéra national de Paris

Trompe-la-Mort est incarné sous les traits de Laurent Naouri, dont l’autorité froide accompagne son timbre aux graves aussi profonds que riches et lumineux. Terrifiant autant que trouble, le baryton fait preuve d’une présence scénique propice à renforcer le caractère dramatique du livret. Comme en miroir de sa noirceur, le trio d’espions formé de Contenson (Laurent Alvaro), Peyrade (François Piolino) et Corentin (Rodolphe Briand) joue sur la légèreté, la malice et l’ironie, ce qui s’avérait relativement périlleux face au désespoir d’Esther incarnée par Julie Fuchs. La soprano offre des aigus brillants et déploie une palette harmonique fascinante de caractère dans les arias en soliste. Cyrille Dubois interprète quant à lui Lucien de Rubempré, autre victime malheureuse de Trompe-la-Mort. Le ténor, qui parvient pourtant à conserver une diction très claire et un timbre très chaud, peine à projeter sa voix au-delà de l’orchestre lors des moments plus vifs. Le Baron de Nucingen, évoluant quant à lui sous les traits de Marc Labonnette, fait preuve de beaucoup de puissance vocale, tout en demeurant fluide, porté par un timbre mat et chaud. Le ténor Philippe Talbot, interprétant Eugène de Rastignac, manque quant à lui quelque peu de vigueur, souffrant sans doute de l’acoustique particulière de Garnier qui semble éteindre ses voyelles sans qu’elles ne soient toutes audibles. Conservant cependant une certaine tonicité, son timbre demeure très riche. Christian Helmer, formidable Marquis de Granville, dispose d’une voix homogène et très puissante dans les graves, et sait jouer avec beaucoup d’inventivité. Enfin, le duo formé de Béatrice Uria-Monzon et Chiara Skerath a su rendre justice à la partition toute faite d’aigus qui leur fut offerte ; et si la première semblait parfois quelque peu envahie par la nervosité dans les parties de vocalises, la seconde a su s’emparer du rôle de Clotilde de Granlieu avec beaucoup plus de légèreté.

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