À l’image d’une Aïda ou d’une Butterfly, Turandot fait partie de ces ouvrages lyriques très marqués par le contexte historique et géographique de leur synopsis. Comment en effet présenter au public actuel Turandot alors que l’intrigue paraît immuable voire paralysée dans la Chine impériale ? Souvent les metteurs en scène jouent la carte du conte fantastique et se plongent avec envie dans la représentation littérale du folklore asiatique. La coproduction des Opéras de Metz et de Lorraine présentée à Montpellier ne déroge pas à la règle. 

<i>Turandot</i> dans une mise en scène de Yannis Kokkos © Marc Ginot
Turandot dans une mise en scène de Yannis Kokkos
© Marc Ginot
 Peut-on en vouloir à Yannis Kokkos de présenter une si sage production de Turandot ? Peut-on vraiment lui reprocher de ne pas être complètement parvenu à renouveler un propos déjà vu à de nombreuses reprises ? 

Du côté des bonnes surprises, le metteur en scène présente une vision sombre semblant limiter au maximum le kitch qui parfois éloigne cette partition de la relation humaine pourtant centrale. Les costumes sont globalement dans les mêmes tons de couleur et sobres. La direction d’acteur s’avère assez précise notamment dans le trio des ministres ouvrant l’acte deux. Les décors n’étouffent pas l’action et offrent des images assez plaisantes. 

Malheureusement, et comme beaucoup d’autres, Yannis Kokkos règle sans grande originalité le placement du chœur sur le plateau. Souvent les choristes, traités en masses statiques, semblent encombrer l’espace plus qu’ils ne l’occupent véritablement. Ne sont pas non plus épargnées les processions en file indienne de prêtres, ni les arbres ou les temples chinois en carton pâte, ni la lune en spot lumineux. On cherche également encore à savoir à quoi pouvaient bien servir les marches formant des escaliers ne menant nulle part, si ce n’est à surélever les personnages importants. Les amateurs des lectures conventionnelles, épuisés des élucubrations de certains metteurs en scène, en auront eu pour leurs frais. Rien de choquant, rien de vraiment nouveau, en soit une Turandot scéniquement « comme d’habitude ». 

Katrin Kapplusch (Turandot) © Marc Ginot
Katrin Kapplusch (Turandot)
© Marc Ginot
Heureusement, musicalement l’enchantement est au rendez-vous. Et là aussi, peut-on véritablement reprocher Katrin Kapplusch d’être une Turandot légèrement en dessous de la hauteur du défi ? Car quelle chanteuse peut aujourd’hui se venter d’être la Turandot de notre époque ? À la fois femme meurtrie, folie vengeresse et au final femme s’abandonnant à l’amour, la soprano doit être capable d’alterner les facettes du personnage pour le rendre touchant. La soprano allemande fait ici un usage intéressant de nuances et d’une musicalité très riche notamment dans son air d’entrée où elle évoque son aïeule violée. Malheureusement, les aigus assassins de la partition sont parfois poussifs. La prononciation est également largement perfectible. Aussi, elle apparaît trop en retrait et manque souvent d’envergure dans un rôle qui nécessite pourtant des épaules larges. Il faut dire que le reste de la distribution frôle la perfection et lui donne fort à faire pour asseoir son autorité. À commencer par l’excellent Calaf de Rudy Park, magistral de bout en bout. Dès son entrée le ténor séduit par une très belle prononciation et un timbre riche, rond et charmant. Les aigus sont puissants et toujours bien timbrés. Son « Nessun dorma », d’abord très timide, se révèle progressivement sur un « vincerò » puissant et troublant. Il forme avec la Liù de Mariangela Sicilia un duo musical de rêve. Cette dernière très touchante dès son air d’entrée offre un personnage justement sensible mais ne se laisse pas gagner par la simplicité d’en faire simplement un personnage pathétique. Sa force et sa détermination à sauver celui qu'elle aime sont ici aussi perceptibles. Les aigus sont nets, le timbre et le style séduisent. Un nom à suivre. Le trio des ministres mais aussi le Timur de Gianluca Buratto séduisent par une belle présence scénique et une technique solide. 

La plus grande satisfaction de cette production se trouve peut être dans la fosse où Michael Schønwandt trouve des couleurs pucciniennes inédites. Le chef principal de l’Orchestre National de Montpellier fait sonner comme rarement la formation. Puissance sans jamais couvrir le plateau. Détail et soin particulier dans les différentes couleurs de la partition orchestrale. Justesse des tempi, beaucoup d’inspiration et grande homogénéité d’ensemble. Pour terminer, les chœurs maison renforcés par ceux de l’Opéra National de Lorraine et de l’Opéra Junior satisfont globalement à leur tâche compte tenu de la grande place qu’ils occupent dans cette partition. Simplement, une meilleure homogénéité et une plus grande précision, notamment dans les pupitres féminins auraient été bienvenues. 

Lors des saluts, c’est debout que le public montpelliérain a accueilli l’ensemble des artistes. Un triomphe mérité pour une équipe solide. Cependant deux questions nous taraudent tout de même l’esprit : à quand une lecture plus ambitieuse de Turandot capable d’éloigner cette partition de la simple fable féerique ? Ce défi est-il seulement possible ? Vaste programme !