Faire naviguer les différents protagonistes de cette œuvre dans le huis clos sombre de la demeure de Bly, traiter les émotions de ces différents personnages sous le prisme de leur inconscient et rendre compte d’un réalisme froid tout au long de cet opéra ; tels sont les enjeux de cette production, reprise de la création de 2011 au Theater an der Wien et présentée en ce début de saison à l’Opéra national du Rhin.

© Klara Beck
© Klara Beck

Signant la mise en scène et les décors, Robert Carsen traduit ici l’œuvre de Britten sous un angle particulièrement cinématographique. La première intervention de la gouvernante est ainsi traitée comme un monologue intérieur, illustré par un film habillant toute la scène et qui nous montre les différentes expressions de son visage à l’approche de Bly. Entendue de manière lointaine, la voix d’Heather Newhouse semble elle aussi fantomatique dans cette scène du voyage et fonctionne comme un prélude au traitement de l’œuvre. Les décors s’enchaînent ensuite à chaque scène, explorant mille nuances de gris - tout comme les costumes - que seuls la lumière latérale vient ciseler. Une esthétique proche du néoréalisme pictural renforcée par une utilisation minimaliste des éléments figuratifs laisse le champ libre au propos du livret, aux voix et au jeu des chanteurs. Mentionnons également les passages de la nuit au jour, réalisés grâce à un travail de lumières précis et millimétré. La scène de la nuit, en toute fin du premier acte, figure à merveille l’idée d’art total : le lit de la gouvernante placé à la verticale sur scène la montre en plein cauchemar, naviguant entre son désir et la frayeur que celui-ci lui inspire. Dans une atmosphère tant érotique que terrifiante renforcée par la projection d’un autre film (tous sont signés de Finn Ross), on assiste à ce spectacle dans le même état de fascination et d’effroi qui semble être celui de la gouvernante.

Jouant avec la perspective du public, Carsen utilise les fenêtres comme élément de décor d’une façon très hitchcockienne : jouant sur la répétition du motif, celui-ci devient alors symbolique. Les enfants voient-ils ce que voit la gouvernante et sont-ils réellement influencés par eux ? On se surprendra également à s’interroger sur la véracité de la mort de Quint et Miss Jessel tant les tentatives de refus d’avouer leurs apparitions semblent suspectes. Brouillant les pistes, le traitement du personnage de Quint est particulièrement ambigu, et l’incompréhension qui en résulte se lit sur le visage des chanteurs où s'y décèle aussi la peur qu'une gestuelle toute en tension ne fait qu’accentuer. 

Si le traitement scénique de l’œuvre est aussi convainquant esthétiquement que symboliquement, les voix et la musique sont également propices à l’exaltation. Heather Newhouse, titulaire du rôle-titre, fait évoluer son personnage avec beaucoup de justesse. Son amplitude vocale lui permet de chanter de manière aussi puissante qu’expressive, oscillant avec finesse et énergie tout en demeurant théâtralement très investie. Anne Mason, très à l’aise dans les graves, semble moins à son aise dans les moments plus aigus mais interprète tout de même une Mrs Grose très subtile et ménageant habilement autorité et angoisse. Les enfants sont formidables de justesse et de précision, tant en terme de voix que scéniquement, en quatuor comme dans les airs solistes. On retiendra notamment la leçon de latin et l’air « malo » chanté par Miles (Philippe Tsouli), et les rêveries sur la mer morte de Flora (Odile Hinderer). Nicolai Schukoff, déjà titulaire du rôle lors de la création, est très convainquant dans le rôle de Quint. Son timbre ample, très grave et profond rend d’autant plus crédible son personnage dont la voix chaude et suave trompe et semble masquer sa perfidie. Miss Jessel est quant à elle incarnée par la soprano australienne Cheryl Barker, glaçante et dont le vibrato rapide à grande amplitude convient tout à fait au rôle. Autour de cette distribution, les musiciens de l’orchestre symphonique de Mulhouse, fascinants d’aisance dans cette partition complexe sont dirigés par Patrick Davin avec vivacité et resserrement en appréhendant cette partition à travers toutes les couleurs instrumentales de l’orchestre.

*****