A l’occasion du Festival d’Automne de Paris, la chorégraphe contemporaine Maguy Marin remonte Umwelt (2004) au Théâtre de la Ville. Se référant à un « milieu » ou à un « environnement » dans lequel la vie prend forme et se déroule, le terme d’« Umwelt » est une question ouverte sur le sens de l’existence dans les sociétés contemporaines. Emblématique de la Nouvelle Danse Française, courant artistique protéíforme en rupture avec la danse moderne américaine, Umwelt a marqué un tournant majeur dans le travail artistique de Maguy Marin vers une réflexion existentielle et un certain dénuement chorégraphique.

© Christian Ganet
© Christian Ganet
La pièce s’ouvre sur une installation originale, où des personnages apparaissent et disparaissent à travers une succession de panneaux montés en décalé, en répétant des séquences de gestes de la vie courante. Le décor forme un tunnel balayé par un vent vrombissant, qui fait vibrer les parois dans un fracas à la limite du supportable. En avant-scène, deux bobines déroulent un fil qui vient frôler les cordes de trois guitares électriques. Le son, retravaillé en cabine, interagit directement avec la scène, renforçant ainsi l’impression d’un espace clos et bruyant, fermé sur lui-même. Les acteurs semblent pourtant étonnamment indifférents à cet univers assourdissant et limité. Ils marchent, mangent, se déshabillent et se rhabillent, s’embrassent, transportent des objets, des arbres, des sacs poubelle, s’étreignent et s'étripent. Maguy Marin met en scène un flot inlassable de bruit et d’action et juxtapose ces rituels de la vie ordinaire, isolés et désincarnés. Ainsi arrachées de leur contexte, ces étranges routines semblent de vains mouvements contraignants.  

Mais Umwelt va plus loin, en laissant les acteurs exprimer leurs pulsions morbides. Ceux-ci jettent au sol un bébé, traînent avec la bouche un cadavre de rat et se mettent en joue avec un revolver. Le mélange du quotidien et de penchants malsains a-t-il pour but de révéler qu’un inconscient pernicieux se terre dans tous nos automatismes ? Ou la chorégraphe cherche-t-elle plutôt, en nous heurtant au passage, à faire un parallèle entre la violence de ces gestes aliénants et celle de nos désirs pathologiques ?

Parfois, le chaos continu de la pièce semble se suspendre. Les acteurs s’interrompent et promènent par intermittence un regard vague dans salle. Le halo du projecteur s'élargit alors pour éclairer l’ensemble de la scène. Temps d’une pensée ontologique ou moment de clairvoyance, les personnages semblent s’abstraire un instant de l'agitation furieuse. Mais ce répit de l’âme est bref, car tous s’en retournent invariablement à la chronique machinale de leur vie. 

© Philippe Grappe
© Philippe Grappe
 

Ironie du sort, la faible variation en intensité d’Umwelt, dont le rythme et la gravité s’accroissent à peine dans le temps, paraît elle-même monotone. La pièce se termine par un simple fondu où les personnages s’immobilisent, comme prêts à repartir, sans que la tension ne se dénoue. Quoique très bonne nourriture pour l’esprit, la démonstration est donc un peu longue et finit par user de bruit et de répétition les nerfs du public, qui aurait espéré une conclusion à ce conflit existentiel.

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