Idiosyncrasie ! Difficile d’imaginer terme plus franchement laid, dissonant et rugueux. Voire même agressif ou pouvant prêter à confusion. Mais plus apte à traduire une personnalité aussi puissante il n’y a pas, s’agissant de William Forsythe. Mardi 28 mai, pour la troisième soirée consécutive, la Compañía Nacional de Danza de España de José Carlos Martinez rendait hommage au chorégraphe américain à l’invitation de la Comédie de Clermont Scène Nationale, à la Maison de la Culture. The Vertiginous Thrill of Exactitude, Artifact Suite et Enemy in the Figure se succédaient : trois incontournables du maître de la corporéité des sons. D’une dimension purement virtuelle, la musique entre dans une phase de matérialisation à travers la spatialité assumée de la danse. L’onde sonore insuffle et sacralise la vie en prenant le corps à témoin : le verbe musical se fait chair. Mais dans son rapport au sacré, la magie Forsythe met en mouvement une danse panthéiste, sublimée. Les corps littéralement habités s’emparent de la matière sonore en lui conférant énergie et plasticité.

La Compañía Nacional de Danza © Jésus Vallinas
La Compañía Nacional de Danza
© Jésus Vallinas

Dans la première pièce, le finale de la Symphonie n° 9 de Schubert écrit et inscrit les déplacements que la danse colore de vert cru et de rouge chair sur le bleu nuit d’un horizon, indépassable lointain qui se perd à cour et jardin dans la nuit des pendrillons. La musique s’atomise en figures vives et raffinées, en ductiles évasions et réapparitions, conjuguant les couples et en en déclinant le flux rapides des combinatoires toujours recommencées mais jamais tout à fait semblables et achevées.

José Carlos Martinez intègre et illustre exemplairement la syntaxe d’un Forsythe, pénétrée de complexes fluidités et de fauves alacrités. Artifact Suite énonce infatigablement un hymne à la distance, aux croisements de lignes de fuite parcourant de savantes géométries dans l’espace qu’il colonise comme autant de figures libérées de la pesanteur des dogmes : une implacable rhétorique corporelle inscrite dans la tension permanente et le jeu virtuose et âpre de Nathan Milstein électrisant la chaconne de la Partita n° 2 de Bach. Artifact s’articule en une suite de fulgurances scandées par la chute obstinée et réitérée du lourd rideau métallique pare-feu ; noire guillotine qui ne saurait éteindre l’incendie de la danse. Elle en attise sans faiblir les véhémences et la frénésie millimétrée dans une alternance d’atomisation et d’exultation.

Le second volet d’Artifact met en scène le doute du silence habité par la partition d’Eva Crossman-Hecht. Là encore, la répétitivité, tant de la chorégraphie sous tension que du piano, progresse insensiblement, conduite par un minimalisme qui énonce et segmente l’espace de la danse en tableaux qui s’interpellent et se répondent, déroulant ses envoûtements à la manière d’un zeibekiko, cette danse populaire grecque d’autant plus insolite dans le contexte qu’elle s’éprend d’allures policées. Une mystérieuse « Femme d’Argile » conduit le bal, réglant les déplacements en gestes d’automates de boîte à musique. Golem femelle aux séductions de nymphe, elle entraîne en d’intrigants enlacements toute une suite processionnaire de sujets soumis pour bientôt les disperser, emportés dans les rythmes lancinants du piano. En postures brèves, ils défient l’espace du mouvement qui les désigne à la lumière.

Une soirée avec Forsythe à la Maison de la Culture de Clermont-Ferrand © Jésus Vallinas
Une soirée avec Forsythe à la Maison de la Culture de Clermont-Ferrand
© Jésus Vallinas

Sans perdre de vue sa dette au classicisme, Enemy in the Figure radicalise encore davantage un discours chorégraphique épris d’absolu. Danseurs vêtus de noir luttant dans la lumière rasante d’un projecteur manipulé à vue sur le plateau tandis que leurs blanches homologues féminines se perdent dans une ombre oppressante. Forsythe ne s’installe pas dans la permanence d’un message et se plaît à inverser les rôles dans la confusion des genres. La musique de Thom Willems en porte l’urgence sans concession sur des solos masculins à la fougue féline revendiquée. L’instinct purement animal de la gestique dit la lutte sans merci pour une survie sans objectif immédiat explicite. On est dans une succession rapide, une sorte de sacre d’une saison perdue, d’un printemps improbable offert à de furieux corps à corps qui se dérobent et se déplient, s’arrogent l’espace et se délivrent en un incertain combat.

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