Le virtuose israélien était ce vendredi l’invité de l'Orchestre National du Capitole de Toulouse et de Tugan Sokhiev. À sa venue s’ajoutait la création mondiale d’un prélude orchestral du compositeur et chef d’orchestre espagnol David Azagra, formé, tout comme l’actuel chef toulousain, au Conservatoire de Saint-Pétersbourg. La rencontre entre Beethoven et Azagra était permise par l’entremise de Bartók, troisième compositeur convoqué pour cette soirée diffusée sur France Musique.

Vadim Gluzman © Marco Borggreve
Vadim Gluzman
© Marco Borggreve
L’œuvre d’Azagra, qui tire son inspiration d’une figure poétique mexicaine du XVe siècle, se veut une tribune pour le renouveau. Le hautbois introductif, vite rejoint pas les élans lyriques des cordes, conduit crescendo à une explosion des couleurs mues par une frénésie bien palpable. La force de cette œuvre réside dans l’illustration parfaite d’une envie, une envie certes naïve mais bienveillante, qui veut aller de l’avant. Un second volet du Prélude donne au public une proposition plus méditative, une fois le piaffement des flûtes passé. Le langage hybride de la pièce (tour à tour atonal et modal) n’est pas sans rappeler le « style français » d’un Claude Debussy ou d’un Maurice Ravel sans pour autant verser dans l’exercice de style. Le public de la Halle est en tout cas convaincu et Tugan Sokhiev fait saluer D. Azagra présent dans le parterre.

Violon au poing, Vadim Gluzman fait son entrée pour le Concerto en ré de Ludwig van Beethoven. La longue introduction orchestrale de l’Allegro ma non troppo est suivie de près par le violoniste, déjà animé par les motifs et les soubresauts de la partition. Attaquant les premiers traits virtuoses, le soliste livre les fins de phrasés quasiment dans les mains mêmes de Tugan Sokhiev. Il affiche tant de dynamisme et de conviction qu’on pourrait penser voir à certains moments deux chefs sur scène. On l’entend même frapper le cordier du doigt afin de préparer les prochaines salves d’arpèges. Le Larghetto eut été grandiloquent si les toux survenant des six coins de la Halle n’étaient pas venues légèrement gâcher ce moment de communion amené par Vladim Gluzman. Par un petit trait comique reprenant le thème bien connu du Rondo à venir, le violoniste enchaîne les deux derniers mouvements, avec un regard complice adressé aux musiciens de l’ONCT. Les cadences proposées par le virtuose dans les premier et troisième mouvements dépoussièrent l’œuvre de Beethoven sans pour autant jurer avec elle. On atteint par moments l’atonalisme total sans que ce soit choquant, avec une mise en place impeccable des interventions des timbales ou de l’essaim d’abeille des premiers violons. Pour prolonger la pièce, Vladim Gluzman offre au public la Sarabande de la Partita en ré mineur, là aussi dans une configuration très personnelle : les reprises sont ornées à la baroque, le vibrato présent mais léger, les doubles-cordes écourtées, le tout dans un rubato le plus total. Un bel exemple de rencontre entre tradition, pièces « classiques » et modernité bienveillante et discrète.

Le prince de bois de Béla Bartók, dans son ultime version de 1932 redonne la primauté à l’ONCT. Originellement œuvre de ballet, la suite orchestrale en est plus qu’énigmatique. L’effectif orchestral est poussé à son maximum. Un musicien de plus n’aurait pas tenu sur scène ! L’éveil du pantin est très progressif et tonal, puis amène son lot de dissonances. L’aspect désarticulé de la marche et les mimiques pataudes de la marionnette du prince sont bien illustrés par Tugan Sokhiev qui s’applique à rendre le caractère comique de la partition du compositeur hongrois. On sent le chef beaucoup plus à son aise ici que lors des Victoires de la Musique. Souriant, il sautille et se dandine sur son estrade au gré des interventions des pupitres avant que, très longuement applaudi, il fasse saluer chacune des familles d’instruments à plusieurs reprises, toutes remarquables lors de ce beau concert.