Le Budapest Festival revient chaque année comme un moment fort dans la programmation saisonnière du Concertgebouw Brugge. Pour la cinquième année consécutive déjà, le Budapest Festival Orchestra, que le chef Iván Fischer a fondé il y a 35 ans et qu’il dirige encore, y pose ses pupitres. Ces retours ne signifient cependant pas que les éditions deviennent insensiblement identiques. Chaque année, il s’efforce en effet de concrétiser le concept d’une façon surprenante. Ainsi, tout le monde se souviendra de la lecture performance lardée d’humour délivrée par Fischer en personne avant l’exécution de la cinquième symphonie de Mahler. En plus, personne n’oubliera la lecture chorégraphiée des œuvres pour le théâtre de Bartók, avec un prélude fait d’entretiens avec des penseurs éminents. Pour l’année prochaine, Fischer promet d’ailleurs de faire encore un pas de plus dans son souhait de réinventer les formules de concert. Comme chef du Konzerthausorchester Berlin, il avait installé le public au milieu des musiciens pour la série Mittendrin. Et ce sont les auditeurs qui pourront composer le programme du concert de clôture de l’édition 2019 du Budapest Festival.

Izabella Simon et Dénes Várjon © Felvegi Andrea
Izabella Simon et Dénes Várjon
© Felvegi Andrea

Bref, si Fischer est devenu un familier de la maison, il n’est pas du tout question de répétition ou d’ennui à Bruges. L’édition actuelle elle aussi, qui durera quatre jours et se concentre sur la figure de Gustav Mahler, n’optera pas pour la solution de facilité qui consiste à engrener les symphonies. Fischer s’intéresse au contraire à des pièces moins souvent jouées de l’œuvre de Mahler, dont Blumine. En outre, le public pourra entendre Mahler en personne grâce à un enregistrement historique de la finale de la quatrième symphonie. Encore plus intéressant est le fait que Fischer propose un parcours d’ouverture avec de la musique de chambre de Mahler, à savoir sa partition la plus ancienne conservée : le quatuor avec piano. Pour cela, trois musiciens du Budapest Festival Orchestra ont fait appel au célèbre pianiste hongrois Dénes Várjon. Dans le même cadre, Várjon a joué, en compagnie d’Izabella Simon, la première symphonie du compositeur en une version pour piano à quatre mains. Le festival dans sa totalité abordera ainsi une part considérable de l’œuvre de Mahler, depuis ses créations les plus anciennes comme étudiant au conservatoire jusqu’au tardif Das Lied von der Erde.

Bien que la musique de chambre ne soit pas l’activité principale de Zsófia Lezsák, Csaba Gálfi et Rita Sovány, c’est un genre qu’ils connaissent bien grâce à l’intimité de l’orchestre. La façon dont le violon, l’alto et le violoncelle ont incorporé leur matériel thématique tout au long du quatuor avec piano témoignait non seulement d’une coopération harmonieuse, mais aussi d’une affinité avec la partition de Mahler. En outre, le violon et le violoncelle rayonnaient d'une autorité chaleureuse et lucide, ce qu’on ne pouvait pas dire de la contribution de Várjon à l’ensemble. Bien qu’il ne se soit pas laissé prendre à des manquements techniques majeurs, son jeu était un peu flou et moins focalisé que celui des cordes. C’est pourtant le piano qui contribue à définir, après une introduction retenue, le narratif sentimental – un récit qui, en conditions idéales, se déploie en grande splendeur dans les quatre voix.

Au cours de son interprétation de la première symphonie, Várjon a eu l’occasion de racheter son entrée erratique. Mais cette lecture elle non plus n’était pas brillante, à cause entre autres de quelques irrégularités dans la cohésion mutuelle et au fait que le duo se laissait mener par l’intention de la musique, plus que d’opérer lui-même des choix originaux et d’articuler un discours personnel. Ce que cette exécution a surtout mis en lumière, cependant, c’est que la richesse de l’orchestration de Mahler ne se laisse tout simplement pas réduire au son d’un piano. En-dehors du jeu des lignes des partitions individuelles, les caractères – et donc ce que la musique communique au travers de la symphonie – sont transmis par les timbres. En effet, Mahler est par excellence un compositeur qui parvient à susciter l’ironie, la tragédie et le ludique en les confiant spécifiquement à un instrument déterminé. Par exemple, le second mouvement, qui déborde de trouvailles originales, n’exprimait que la moitié de l’effet symphonique dans cette configuration de musique de chambre.

Plusieurs passages ont manqué leur but. Entre autres l’introduction mystique – ce moment magique où une évocation sans pareille de la nature s’éveille de l’orchestre – restait artificielle. Le troisième mouvement quant à lui s’est enlisé dans la satire, qui offre plus de profondeur lorsqu’elle est déployée par la puissance maximalisée d’un orchestre symphonique. Enfin, la finale dégageait une impression de crispation. Comment pourrait-il en être autrement, lorsque quatre mains sont censées susciter l’équivalent de dizaines de musiciens ? Bien que Várjon et Simon aient fait tout leur possible pour rester proche de l’esprit de l’œuvre, ils l’ont perdu de vue. Pas tellement par manque de savoir-faire, mais surtout en raison du contexte. Si l’interprétation restreinte permet à l’auditeur de mieux appréhender la texture de la composition, l’essentiel se perd. Ce titan pour piano de Mahler est comme le café soluble : la seule raison d’en boire est l’absence de café authentique.

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