On a entendu vendredi dernier le Philhar' dans sa forme des grands jours ! Question de chef d’abord, Vasily Petrenko a injecté son habituelle vigueur dans la Symphonie n°7 de Beethoven, mais également question de soliste. Dans le Don Quixote de Strauss, Isang Enders a fait preuve d’une éloquence doublée d’altruisme, qui en aurait remontré à bien des jeunes violoncellistes. Programme compact mais astreignant, magnifié par un pupitre de bois particulièrement soigneux ce soir.

Vasily Petrenko © Mark McNulty
Vasily Petrenko
© Mark McNulty

La symphonie débute au fond du temps, dans une lourdeur délibérée, qui laisse augurer une interprétation plus ample que vigoureuse. Mais ce n’est que phase préparatoire (et respect scrupuleux de l’indication poco sostenuto) car Vasily Petrenko transforme l’épisode de notes répétées en un gigantesque tremplin, qui lui permet de s’installer avec une déconcertante facilité dans le Vivace.

Voici un mouvement, très profondément gravé dans nos mémoires, dont la notoriété peut enliser l’écoute… mais l’Allegretto n’aura pas ce pathétisme d’homme portant sa croix qu’on lui prête encore souvent. Le chef escorte les premières mesures dans une fermeté paisible, de telle sorte que, avant qu’un seul thème ne soit énoncé, s’est formée déjà une sorte de concrétion sonore appelant la plus pieuse écoute. Et dès que le pupitre de violoncelle chante, dans une souplesse de liant proprement miraculeuse, s’enclenche un murmure qui ne laisse aucun doute quant à son devenir exceptionnel. À peu près rien, ni l’indépendance formidable des voix, ni la tenue lointaine de la nuance piano, ne contreviennent à la sobriété initiale ; Vasily Petrenko garde l’esprit de marche intact.

Les équilibres restent impeccables dans la vélocité du Scherzo, dont l’Assai meno Presto, semble prendre racine dans le son : jeu d’adhérence et de mélasse. Vasily Petrenko joue avec les notes tenues, les faisant grandir jusqu’à l’insoutenable. Une fois reconnue la fidélité foncière du propos au moindre détail écrit, les avis peuvent diverger. Car le chef en fait presque trop dans le Finale, très enlevé, optant pour une dynamique à créneaux. Parti pris un rien iconoclaste, tout devient prétexte pour un effet de surprise : mais de ce fait même, les coups de timbales sont mués en tremblements, les bois sont pris au collet et n’ont guère de marge pour s’épanouir. Reste qu’on est tenu en haleine par la clarté implacable du propos, la prouesse physique !

L’un des enjeux principaux du Don Quixote est d’arriver à donner sens, simultanément, aux deux échelles temporelles dans laquelle il s’inscrit, sans s'éparpiller ; l’édifice doit transcender les pierres individuelles dont il est construit : enchaînement encore moins évident qu’Ein Heldenleben car moins dialectique.

Là où la concentration terrible du propos beethovénien rassemblait les musiciens dans une fulgurance dynamique constante, Strauss glisse en à peine quelques secondes vers une nonchalance de ton. Isang Enders, rieur et décomplexé, soutient la ligne de chant avec une ferveur sincère, sans retombée expressive. Le son ne se coupe jamais réellement, respirant de toute autre manière : il détimbre dans des sonorités rugueuses (Var. I), relance la phrase à grand renfort d’archet, fait battre le vibrato dans le moindre mezzo piano. Tous les moyens sont bons, semble-t-il, pour réduire, ravaler les attaques (tout le contraire, par exemple, de l’art d’Edgar Moreau qui consiste justement à les exaspérer, ébouriffant par là-même le propos).

Isang Enders © Small Bom
Isang Enders
© Small Bom
Ce faisant, le violoncelliste prend toujours garde à ce que sa propre logique intérieure s’inscrive dans celle du chef. Jamais il ne s’élèvera à contre-courant, s’il dévale un trait ce sera dans le sens de la pente : musique au sens le plus Celibidachien du terme. Car il y a aussi des moments où la note se fond et se répand dans la pâte sonore, ne laissant à l’auditeur que le soin d’en apprécier les arêtes, rares attaques, battements du vibrato : on est bien loin de la projection coûte que coûte. Des qualités similaires de phrasé dans l’alto de Marc Desmons, dont le dosage du vibrato et le naturel presque « parlé » du jeu (notamment dans la Var. III), ont donné un Sancho Panza particulièrement disert. Le Don Quixote passe comme un moment de bonheur, tout en allusions (Var. VII), avec une diversité extrême de registres et d’expressions (ces lueurs diffuses dans la Var. II), et des transitions admirablement négociées par le chef Vasily Petrenko.  

Enfin, saluons la petite harmonie, notamment la flûte de Magalie Mosnier, le hautbois d’Olivier Doise et la clarinette de Nicolas Baldeyrou, qui tout au long des deux œuvres a fourni finesse et une inextinguible vitalité !