D’Yves Montand interprétant Les Berceaux de Fauré à Anne-Sofie von Otter reprenant La Vie en rose, le 20ème siècle s’est évertué à revendiquer un possible rapprochement entre le genre de la mélodie et celui de la chanson. Samedi dernier, au Théâtre des Champs-Élysées, le contreténor Philippe Jaroussky , le pianiste Jérôme Ducros et le Quatuor Ébène donnaient à leur tour leur version des faits. Comme dans leur disque paru récemment, le programme mêlait deux sphères musicales bien distinctes. D’une part, un ensemble de mélodies françaises créées aux alentours de 1900 dans le cercle intimiste des salons mondains et des sociétés d’avant-garde. D’autre part, quelques chansons françaises de la seconde moitié du 20ème siècle interprétées à l’époque dans de grandes salles comme Bobino, l’Olympia ou… le Théâtre des Champs-Élysées (Léo Ferré, 1984). Nous pouvions donc entendre, côte à côte, des musiques de Fauré et Ferré, Debussy  et Trenet, Hahn et Brassens, avec pour dénominateur commun : la poésie de Verlaine.

Philippe Jaroussky © Simon Fowler / Virgin Classics
Philippe Jaroussky
© Simon Fowler / Virgin Classics
Ce samedi, en effet, Philippe Jaroussky interprétait uniquement des mises en musique de poèmes de Verlaine. De Green à Chanson d’automne en passant par Mandoline, Clair de lune et En Sourdine, ces vers nous sont plus ou moins familiers. Qui n’a jamais étudié l’un ou l’autre de ces poèmes à l’école ? Qu’importe alors si nous préférons Trenet à Chausson ou Debussy à Poldowski, c’est en amoureux de la poésie qu’il fallait venir. Car la forte unité littéraire du programme, loin d’être un simple prétexte pour rassasier nos oreilles contemporaines avides de cross-over, nous invitait à une expérience esthétique plus profonde.

Qu’ils soient aujourd’hui consacrés ou oubliés, qu’ils aient touché autrefois les publics les plus divers, les compositeurs de cette soirée étaient mis sur un pied d’égalité pour s’être adonnés à l’interprétation musicale des mêmes poèmes. Nous avions d’ailleurs l’opportunité d’entendre deux, trois, voire quatre mises en musique différentes d’un même texte, comparaison inépuisable pour appréhender le rapport entre les deux arts. Ainsi, nous nous laissons chaque fois surprendre par l’approche nouvelle d’un compositeur. Ainsi, nous réapprenons peu à peu à nous émerveiller des potentialités de la poésie. 

Le riche programme de la soirée, d’un double intérêt, était en outre d’une longueur conséquente : deux fois quarante-cinq minutes sans interruption, bis non compris, Philippe Jaroussky chantant tout par cœur, un véritable marathon ! Heureusement, quelques pièces purement instrumentales et une sensible variation des effectifs (piano-chant, quatuor-chant, piano-quatuor…) ménageaient quelques brefs repos aux six musiciens glissant subrepticement d’un micro-univers à l’autre sans laisser au public le soin d’applaudir. Ce samedi soir, c’est avec un silence fébrile et une intense concentration que le public du Théâtre des Champs-Élysées accompagnait cette sublime prestation, une concentration aussi palpable pour l’initial Concerto pour violon, piano et quatuor de Chausson que pour les légères mélodies de fin de programme. Qu’ils étaient loin, l’enthousiasme débridé et l’ambiance festive de certains récitals de nos ténors ou prima donna qui ont le vent en poupe ! Nous étions là pour la cause de l’art, avant toute chose.

Face à cet auditoire vigilant, Jérôme Ducros et le Quatuor Ébène ont su rendre magnifiquement la fluidité de l’écriture musicale, la légèreté des textures, la suavité des harmonies et la variété des modes de jeu qui conviennent à ces petits joyaux de musique et de poésie. S’élevant de la polyphonie, le timbre de voix de Philippe Jaroussky comme sa sensibilité d’interprète siéent étrangement à cet imaginaire verlainien teinté de nostalgie et d’onirisme.

Nous n’exprimerons qu’un seul regret, mais un regret de taille compte-tenu de la composition du programme : le texte poétique, difficilement audible, finissait par s’effacer derrière la musique. Philippe Jaroussky soigne pourtant sa diction qu’il veut naturelle, égale, sans rouler les r et avec des voyelles claires. D’ailleurs, qu’importe : s’il avait opté pour une certaine affectation dans la prononciation du texte, tels les chanteurs d’une ancienne tradition pour lesquels « toute la gamme de la tristesse ou de la joie peut se donner par la façon de prononcer un mot » (Claire Croiza, 1934), aurait-on alors mieux perçu le poème ? C’est peu probable. Dans un théâtre de grande taille et avec un effectif instrumental déjà consistant, Philippe Jaroussky était bien contraint de lutter à pleine voix au détriment de la compréhensibilité du texte. Peut-être aurait-il fallu choisir entre le microphone d’un Ferré et le public restreint des créations de Debussy ? Cette déception mise à part, nous ne pouvons que nous réjouir que ces six musiciens exceptionnels aient défendu un programme d’une si grande portée artistique.

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