Joli projet que de donner le célèbre Didon et Énée de Purcell sous forme de concert, et de ce fait à un budget bien plus abordable que pour un opéra véritablement mis en scène. L’idée, dans le domaine baroque, n’est pas nouvelle. La durée de l’œuvre est évidemment pour beaucoup dans la pertinence du dispositif – à peine une heure ! – tout comme le traitement du récit, assemblant plus volontiers les tirades que de véritables dialogues et tableaux, et situé davantage dans l’évocation de l’action que dans l’action même.

Véronique Gens © Alexandre Weinberger | Virgin Classics
Véronique Gens
© Alexandre Weinberger | Virgin Classics

Mais ce qui permet, avant tout, à Didon et Énée de survivre à la forme concert, c’est la fascination que peut exercer sur le public la richesse et la qualité de l’œuvre, unique opéra à proprement parler de Purcell, premier véritable opéra anglais, et synthèse européenne de ce genre en plein développement baroque. La brève ouverture à la française, l’ostinato devenu ground sur les airs de Didon, l’écriture tour à tour figurative dans sa description des personnages et imitative entre la basse continue, les voix et les voix elles-mêmes, offraient alors à l’opéra ses plus beaux airs. Le jeune Purcell ayant créé également avec ses semi-opéras The Fairy Queen et King Arthur des œuvres tout aussi importantes – majeures, serait-on tentée d’insister, bien que ce soit à l’échelle baroque tout à fait justifié – présageant de formidables déploiements contrapuntiques et harmoniques. 

Rendre compte de la richesse de cette écriture implique une interprétation claire, précise, juste dans son rendu des phrasés, des ornements… Jean-Claude Malgoire, la Grande Ecurie et la Chambre du Roy sont coutumiers du répertoire, et savent, à quelques couacs près côté violons, et malgré la direction tout de même minimaliste de Malgoire, en respecter la teneur et ne pas détonner.

La distribution vocale fut, quant à elle, épatante : du solide Nicolas Rivenq en Énée, à la jeune et prometteuse Hasnaa Bennani en Belinda, en passant par la profonde et jubilatoire mezzo Marie-Laure Coenjaerts en magicienne diabolique, sans oublier la jolie révélation Dania El Zein, dont on espère entendre vite reparler, tous surent briller, même face à la géante Véronique Gens

Véronique qui se révéla, malgré tout, la principale attraction du spectacle. D’autant qu’il fut particulièrement émouvant d’y voir la fameuse soprane, qui compte aujourd’hui parmi les plus célèbres mozartiennes et qui a étendu depuis son registre à la tragédie et à la mélodie française avec son habituel succès, revenir ici à ses premières amours baroques et à son « découvreur » Malgoire, après son triomphe dans l’Alceste de Gluck. L’entendre, dans le célébrissime « When I am laid », invoquer sans effort apparent toute l’essence tragique du destin de Didon, entre la violence décrite par Virgile et la résignation plus pure évoquée par Purcell – chez qui elle est victime d’un complot de sorcières, et non de la volonté des Dieux – a de quoi faire frissonner le plus insensible des spectateurs. Brisée mais encore altière, généreuse, allant jusqu’à faire de son bras fracturé un atout scénique, d’une finesse inépuisable dans le moindre de ses ornements, Véronique Gens fut simplement sublime, et justifiait à elle seule le déplacement.

On se dira, en quittant le concert, que du plaisir évident des chanteurs à interpréter en chœur et coude à coude cette réjouissante partition découlait sans doute la théâtralité nécessaire à cet opéra, en format certes « de poche », mais à la puissance irréductible.