Le concert s’ouvre sur la lumineuse Sonate pour Violon et Piano n° 18 (K.301). Le duo Julien Chauvin/Justin Taylor se verra ensuite rejoint d’abord par Atsushi Sakaï pour le Trio n° 39 de Haydn, puis par Pierre-Éric Nimylowycz à l’alto dans le Quatuor avec Piano n° 1 en sol mineur de Mozart. L’intimiste et insouciant duo en sol majeur se changeant peu à un en un grave sol mineur : voilà une bien belle idée.

Julien Chauvin, Justin Taylor, Atsushi Sakai, Pierre-Éric Nimylowycz
© FSP CLP

Comme pour la matérialiser, Julien Chauvin jouera assis, dès le début du concert. D’ailleurs, sans mauvais jeu de mots, la Sonate ne manquera pas d’assise : la pulsation est toujours à la valeur longue, prend son temps, ménageant ainsi une belle souplesse dans les rubato. Et ça respire! Justin Taylor ose prendre le temps de laisser sonner son instrument, quitte à perturber un peu le rythme intérieur des mesures. Quant à Julien Chauvin, il parvient sans quitter sa chaise à dessiner dans les airs tout un monde avec son archet. Sa maîtrise à nulle autre pareille de l’archet classique, faisant un pied de nez à toutes les règles de technique instrumentale, et même (osons le dire) aux lois de la gravité, elle lui donne une liberté telle qu’on l’imagine improviser ses coups d’archet selon l’humeur de l’instant. Voyez ces spiccatos bondissants joués à la pointe de l’archet, ces croches frétillantes interprétées avec une sorte de technique battuto revisitée. Julien Chauvin défie les périls instrumentaux avec une niaque canaille : y avait-il meilleure façon de rendre hommage à Mozart, et à l’audace de ses vingt-deux ans ?

Julien Chauvin
© FSP CLP

Quand vient le tour du Trio de Haydn, on n’a pas grande crainte : on sait qu’avec Atsushi Sakaï, membre du Quatuor Cambini-Paris (où joue également Julien Chauvin), l’osmose sera totale. Le violoncelliste a en effet plusieurs cordes (en boyau) à son arc : par le seul pouvoir de son vibrato, il parvient adoucir la sonorité si particulière du boyau, dotant l’instrument d’une sonorité qui le rapproche d’un violoncelle moderne. Belle façon de rendre audible les mutations qui agitaient les ateliers de lutherie à l’époque de Haydn ! Dommage que l’intonation laisse à désirer dans le mouvement lent. Le pianoforte de Justin Taylor, ne bénéficiant pas des résonances des mastodontes modernes, enveloppe difficilement le son des capricieuses cordes en boyau. Les longs déferlements de doubles croches du Finale placent l’instrument sur un terrain plus propice : ça swinge ! Il y a quelque chose d’orchestral dans la conception sonore des passages forte. Atsushi Sakaï, jouant à fond le jeu des influences tziganes, vient tirer de son instrument des sonorités quasi col legno, tandis que Julien Chauvin et Justin Taylor bâtissent avec maîtrise des accelerando enlevant l’ensemble dans une danse effrénée.

Justin Taylor
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Pour le Quatuor avec Piano de Mozart, Pierre-Éric Nimylowycz (un autre membre du Quatuor Cambini) se joint à la fête. L’ensemble évite un écueil que rencontrent bien d’autres en interprétant les oeuvres plus dramatiques de Mozart : celui de confondre la gravité mozartienne et le drame beethovénien. La vivacité toujours alerte de Justin Taylor y est sans doute pour quelque chose. Bien sûr, il y a ces moments où l’émotion est saillante, surgit et vient frapper au coeur, comme lors de ces phrases de violoncelle, que Atsushi Sakaï développe avec une sensibilité toute schumanienne. Mais on avouera de nouveau avoir été captivé par une autre technique de bras droit toute singulière : celle de Pierre-Éric Nimylowycz. L’archet est tenu très fermement, l’index très en pronation, et très excentré par rapport au reste des doigts : de cette prise solide, ne pouvait naître qu’une sonorité assurée. Quelque soit la nuance, le timbre est toujours là, offrant ainsi un indispensable repère harmonique à ses compagnons de scène. Dans le mouvement lent, Mozart offre au pianiste une écriture solistique digne de ses grands Concertos pour Piano, à laquelle Justin Taylor rend justice en parant son phrasé d’une exquise dimension vocale. Le Finale, lui, retrouve la lumière dans une audace tranquille. L’excitation, contenue, ne nous frappe pas dans un déferlement sonore : elle nous contamine petit à petit, si bien que le concert fini, même seul derrière son écran, on ne peut s’empêcher d’applaudir.


Concert chroniqué à partir du streaming proposé sur la plateforme vidéo du Festival Singer-Polignac.

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