Le Tanztheater Wuppertal ouvre la nouvelle saison artistique du Théâtre du Châtelet avec Viktor une œuvre emblématique du théâtre dansé de la chorégraphe Pina Bausch, créée en 1986.

Le Tanztheater Wuppertal dans <i>Viktor</i> de Pina Bausch © Laszlo Szito
Le Tanztheater Wuppertal dans Viktor de Pina Bausch
© Laszlo Szito

Particulièrement riche, Viktor est une pièce charnière du travail de Pina Bausch. L’œuvre s’inscrit dans la continuité des pièces Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört (1984) et Two Cigarettes in the Dark (1985) et reste profondément marquée par les codes du théâtre dansé, expression artistique initiée en 1978 avec Café Müller. Mais Viktor, pièce foisonnante aux couleurs chaudes, ouvre également une nouvelle période chorégraphique, voyageant à travers le monde. En 1986, Pina Bausch est invitée au Teatro di Roma pour une résidence de trois semaines, pendant laquelle elle entreprend la création d’une fresque culturelle imprégnée par l’atmosphère d’une Rome qu’elle explore. De nombreuses créations en immersion suivront : Palermo, Palermo (Sicile, 1989), Tanzabend II (Madrid, 1991), Nur Du (Los Angeles, 1996), The Window Washer (Hong Kong, 1997), Masurca Fogo (Lisbonne, 1998), Wiesenland (Budapest, 2000), Néfes (Istanbul, 2003), Ten Chi (Tokyo, 2004), Rough Cut (Séoul, 2005) ou encore l’ultime pièce de Pina Bausch …como el musguito en la piedra, ay si, si, si… (Santiago, 2009).

Une lumière romaine dore la pièce et évoque par petites touches l’ambiance latine. Ce sont les robes fleuries des femmes, les musiques traditionnelles italiennes de la bande-son, le café, la cigarette, une corde à linge, une accordéoniste et un colporteur, l’humeur espiègle de trois serveuses de bar qui bougonnent contre leur unique client, ou l’évocation de Rome et de ses fontaines, que mime la danseuse Ditta Miranda Jasjfi en crachant un filet d’eau dans lequel des hommes se rincent les mains. Une certaine allégresse transparaît en scène à travers des moments légers et conviviaux, tels les rondes dansées en groupe et les jeux des femmes qui se balancent à des anneaux. 

© Laszlo Szito
© Laszlo Szito
 De gigantesques monticules de terre encerclent la scène, décor à la symbolique énigmatique imaginé par Peter Pabst, et créent une atmosphère feutrée. Juché en haut de la butte, un homme jette des pelletées de terre sur scène, donnant l’impression d’un monde qui s’effondre dans une douce lenteur.

On ignore cependant qui est Viktor, ce personnage incertain nommé par une bouche anonyme. Pourrait-il être ce voyageur mystérieux, au visage caché dans l’ombre de son chapeau, qui traverse silencieusement la pièce ? L’isolement de cet homme, interprété par Dominique Mercy, retient l’attention. A deux reprises, Nazareth Panadero l’interpelle et lui récite une parabole sur la solitude et la mort. Viktor serait-il alors ce témoin impassible de la solitude et de l’absurdité qui accompagnent chaque instant de nos vies ? Car dans ce décor romain s’égrènent des saynètes extravagantes, parfois teintées de gravité, parfois égayées d’un humour décapant. Une mise aux enchères d’objets mais aussi de chiens, prononcée à bâtons rompus par la fabuleuse Cristiana Morganti, côtoie de poignantes altercations entre les personnages, qui communiquent vainement. Les femmes sont assujetties, levant leurs robes devant des individus qui les inspectent sous toutes leurs coutures. Les hommes semblent perpétuellement insatisfaits, sous tension, et l’un d’entre eux soupire longuement dans un micro. D’entraînants moments de danse en groupe se forment et se répètent, au rythme de très belles valses, swings et chants traditionnels de la bande-son. Et comme toujours, Pina Bausch convoque le public dans une mise en scène dynamique, où les personnages nous hurlent « Foutez le camp ! Dégagez ! », nous apportent des tartines de confiture, et, dans une très belle danse finale, s’avancent sur les fesses jusqu’à nous.