Programme réjouissant que celui tourné par l’Orchestre de Chambre de Paris avec Douglas Boyd, son chef pour la nouvelle année et leur invité, Viktoria Mullova. Ce soir, les 43 musiciens permanents de l’ensemble nous offrent deux symphonies de Schubert, la quatrième et l’Inachevée, couplées pour l’occasion au Concerto pour violon de Sibelius. Approche intimiste, sans alibi, sublimée par l’enthousiasme des musiciens.

Viktoria Mullova © Alessandro Marcofulli
Viktoria Mullova
© Alessandro Marcofulli

L'Inachevée de Douglas Boyd sera pour beaucoup une découverte. Autant dire que cette lecture, tendre et aérée, presque Mozartienne, allège des textures séculairement chargées. La maniabilité de l’orchestre de chambre lui permet de tisser des rapports plus naturellement équilibrés entre les vents, si importants dans le discours schubertien. Autre caractère de cette performance : elle n’est jamais allusive et dit tout sans adjectif.

Dans l’Allegro Moderato, le flux persistant des violons, comme mû par la force du destin, avance lentement et sans raideur, dans un respect absolu du tempo. Boyd ne s’embarrasse pas de respirations superflues, phrasant sur deux voire quatre mesures, soulignant efficacement certaines tensions du texte. Le thème (hautbois et clarinette) est d’abord exposé sur un ton intimiste, prenant peu à peu possession de l’espace. Boyd va chercher la matière sonore à mains nues, hors de son estrade, pour l’envoyer en ricochant dans les airs. Magnifique deuxième thème : l’accompagnement de notes répétées s’accommode fantastiquement des phrasés évanescents que lui insuffle le pupitre de bois. Art du concret, Boyd traverse l'Andante con moto avec l'éloquence de la simplicité, dans une absence d'effets décoratifs et de crispations. Lecture certainement plus prosaïque que des Van Beinum ou Karl Böhm, sans sècheresse ni austérité pour autant : l'absence de lyrisme au premier degré, donne à cette interprétation une hauteur de vue certaine. Mais à trop considérer ces symphonies dans leur immanence technique, on finit par aboutir à une déperdition dramaturgique et psychologique.

Douglas Boyd © Alan Stratton
Douglas Boyd
© Alan Stratton
Viktoria Mullova attaque l'Allegro moderato du concerto de Sibelius avec une tendresse presque amoureuse. Côté orchestre, le maintien scrupuleux du pianissimo et du tempo ne rendent que plus convaincants les premiers soulèvements. Capable de tenir l’auditeur en apnée, comme de l’attaquer directement au plexus en des démanchés spectaculaires, la violoniste joue toutes les ressources d'une virtuosité innée. Il y a quelque chose de terriblement séducteur dans cet expressionnisme débridé. Présence parfois terrifiante (elle démarre sans crier gare), Mullova module son jeu jusqu’au cri. Le soutien orchestral, quant à lui, joue de contrastes extrêmaux. Si la performance n'évite pas certaines imprécisions (le Finale, en particulier, peine à décoller), la formation « de chambre » est un atout certain dans l’équilibre entre pupitres et soliste ; le dosage s’établit naturellement sans que l’un ou l’autre ne subisse de malvenue saignée.  

Après l’entracte, on pouvait craindre que la Symphonie n°4, repoussant toute tentation emphatique, ne nous entraîne vers l’exactitude glacée. Tout au contraire, le solennel portail de do mineur sonne comme un grand lever de rideau, derrière lequel surgissent une à une de craintives bêtes. Dichotomie efficace entre ces zones d’ombre (Adagio molto à 3/4) et certains puits de lumière, dans lesquels le chant reprend souverainement la main. Dans l’Allegro Vivace (à 4/4), qui compose la seconde partie de ce mouvement, l’Orchestre de Chambre de Paris frappe par son énergie, une sonorité directe, encore un peu verte et crue, mais immédiatement irrésistible. Plus dynamiques que jamais, les musiciens sont rassemblés dans quelques tuttis d’une étreignante beauté. Les cuivres, comme dotés d’une seconde vie, s’épanouissent un temps après l’impact avant la chute du son. La musique de Schubert est embrassée toute entière dans une saine et captivante objectivité, proche de celle qu’endossait Yannick Nézet-Seguin dans sa 1ère de Mendelssohn avec l’Orchestre de Chambre d’Europe. L’OCP n’a certes pas la patine ou le souffle de formations plus larges ; mais si les textures perdent en profondeur, elles gagnent cependant en clarté polyphonique. Il est vrai que quelques services supplémentaires auraient été nécessaires pour hisser le détail et le fini instrumental au niveau des grandes gravures ; pour autant, par son entrain, sa compacité lumineuse et l’incomparable élan de vie qu’elle procure, cette dernière performance force le respect. 

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