C’est la deuxième soirée à l’église de Saanen, remplie d’un public curieux d’entendre la violoniste russe Viktoria Mullova se produire dans Haydn et Vivaldi avec les vingt musiciens de l’ensemble Il Giardino Armonico. La contrebasse arrivée à 19 h 28 par on ne sait quel contretemps se fait gentiment charrier par ses camarades, déjà sur scène. Chronos règne sur cette soirée.

© Miguel Bueno
© Miguel Bueno

La maître du temps semble s’être emparé dès le départ de Giovanni Antonini, dont les mains se lèvent comme dans un ralenti cinématographique et rebondissent sur des plumes. Elles sont belles, les sonorités du Giardino Armonico, et le traverso soliste a vite fait de capter l’attention de tous par son articulation soignée, en dépit du tempo que commande désormais le chef : des impulsions sèches dont l’autorité est forte, on dirait Dieu le Père, au Fiat Lux. Les fleurs matinales lèvent leur tête dans l’Adagio-Andante, à l’instar du premier violon, et le superbe Menuet-Trio offre un solo de contrebasse suffisamment rare et beau pour être signalé (on aurait vraiment déploré l’absence de cet instrumentiste !), bientôt suivi du basson. Tonique est encore le dernier mouvement, où le traverso transmet son énergie aux cordes, puis au tutti vigoureux : un bel exorde de la soirée.

Les traits et les pas de Viktoria Mullova sont décidés lorsqu’elle traverse l’église pour entrer sur scène. Bientôt, son jeu léger et élégant, d’une superbe technicité, confère toute sa beauté au Concerto en sol majeur (Hob. VIIa : 4), nommé "Le Matin". Les cadences sont limpides et virtuoses, le retour au tutti parfaitement orchestré par Giovanni Antonini. Le jeu délicat de Viktoria Mullova est toute retenue et modestie – très différent de celui de Gil Shaham la veille, extraverti et communicatif, quant à lui – mais absolument pas moins méritant, peut-être même plus précis à certains égards que l’Américain, comme le révèle l’Adagio. L’Allegro l’est molto, ce soir : l’archet de la soliste virevolte sur les cordes et rivalise avec la vivacité du clavecin et des violons, qui accentuent lourdement les contretemps de ce mouvement final, lui conférant du caractère. Alors, les premiers sourires se dessinent sur le visage de la soliste, qui s’est visiblement épanouie dans ce premier concerto célébré ce soir avec le Giardino Armonico.

Celui-ci fait cavalier seul dans la Symphonie n° 64, « Tempora Mutantur », sans perdre une once de sa tonicité, ni de sa rapidité. Mais n’est-ce peut-être pas justement cette intensité sans relâche qui produit un petit creux de la vague dans le premier mouvement ? Les pièces du programme choisi, jusqu’ici, manquent un peu de contraste, aussi se réjouit-on d’une petite pause poétique, de la douceur ouatée du Largo, et de l’originalité des trilles du troisième mouvement, jusqu’à ce que le Presto final nous réveille grâce à une tempête sacrément déchaînée.

Quatre coups majestueux marquent l’entrée du Grosso Mogul qu’Antonio Vivaldi conjure dans son Concerto en ré majeur (RV 208), et le retour de Viktoria Mullova, dont le jeu spectaculaire sur les triples cordes dévoile une country baroque. Le clavecin fait la transition sensible vers l’atmosphère plus sombre du Grave. La soliste montre ici un jeu en délicatesse, ayant pour acolyte alerte la basse continue. Allègre, la danse finale va crescendo dans le dernier mouvement, dans un beau phrasé impulsé par Giovanni Antonini, puis la violoniste endiable la cadence par sa dextérité technique, et, surprise : un temps d’arrêt général, pendant lequel soliste et chef se regardent, joyeux et en complicité – ils savent que cette rencontre est un succès, avant même que ne brandissent les applaudissements et fusent les bravos.

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