Il est rare qu’un soliste tourne le dos au public de l’Auditorium de Lyon. Si Vincent Warnier prend résolument cette posture, c’est que la star de la soirée, c’est moins lui que l’instrument au service duquel il se met. L’orgue Cavaillé-Coll/Gonzalez/Aubertin, construit pour l’Exposition universelle de 1878 et plus précisément la salle du Trocadéro, est un véritable monument historique et il peut tenir la scène à lui seul. Le programme coloré, excellemment choisi pour montrer la diversité d’atmosphères qu’il est capable de créer, a fait la part belle aux compositeurs français, particulièrement convaincants, sans oublier Bach, il ne saurait en être autrement.

Vincent Warnier © David Duchon-Doris
Vincent Warnier
© David Duchon-Doris

C’est le maître de Leipzig, avec la Pièce d’orgue en sol majeur BWV 572, qui ouvre la soirée. Tripartite, l’œuvre débute comme une petite boîte à musique, innocente, avant que l’instrument-roi ne montre de quelle étoffe il est fait : leGravement fait entendre toute sa majesté, et le capitaine et le second à ses ordres pour tirer les registres sont tout d’un coup emportés par un bateau qui, confiant, vogue à travers les océans. Ce sont les flûtes qui signaleront l’arrivée dans l’épilogue du Lentement. Les carillons du Trio super « Herr Jesu Christ, dich zu uns wend’ » BWV 655 nous replongent dans les dimanches de notre enfance, même si le tempo des mains n’est pas celui des pieds de l’organiste (concédons que le pédalier doit assumer une véritable troisième voix à la fin de cette pièce polyphonique). Dans le Prélude et Fugue en mi mineur BWV 548, c’est le registre central seul qui semble s’adresser au public sur un ton impérieux ; mais ne manque-t-il pas ici quelques accents, l’organiste n’a-t-il pas perdu pendant quelques instants les pédales, eu égard aux flottements dans le tempo ? Une belle cadence cristalline ravit notre attention à nouveau, avant que ne revienne toute l’autorité du discours impérieux : l’orgue est un peu de mauvaise humeur, il crie fort (un peu trop) sa puissance.

Mais quel changement avec le Choral No.2 de César Franck : c’est avec une obscurité sourde que démarre le morceau, éclaircie peu à peu. À certains moments, on dirait un orgue Hammond, en entendant ces registres vocaux tremblants, avec un souffle tout humain. Le thème final, quant à lui, procure un apaisement mystérieux et doux. L’enchaînement avec le Clair de lune, extrait des Pièces de fantaisie (Suite No.2 Op. 53) de Louis Vierne est parfait. L’étrangeté, le merveilleux sont présents dès cette première note aiguë à la main droite, qui contraste avec le fond sonore ; d’ailleurs ses harmoniques n’ont décidément pas envie de se mêler au reste de l’affaire.

On n’a pas besoin de savoir que Maurice Duruflé est compositeur de musique religieuse : son Choral varié sur le « Veni Creator » Op.4 introduit un thème dont on reconnaît immédiatement le caractère sacral, bientôt fléchi dans diverses directions : un chant simple, des ornements en guirlande, puis une variation dans laquelle on croit reconnaître des motifs de son Requiem, avant que la manivelle d’un orgue de barbarie, nouvelle expansion, ne vienne rompre cette atmosphère, un finale glorieux, enfin.

Vincent Warnier nous couvre d’une douce ouate dans le Cortège et Litanie Op. 19 No.2 de Marcel Dupré, la couette chaude d’une froide nuit d’hiver, de laquelle seulement occasionnellement on sort un pied aventurier. Le deuxième moment jongle rythmiquement avec les tonalités d’Église, il y a là de magnifiques chapelets de croches à la main droite, alors que la gauche descend dans un chromatisme à pleine main. Issus du Tombeau de Titelouze du même compositeur, en hommage à l’organiste de la Cathédrale de Rouen, deux chorals (No.12 et 16) nous enlèvent vers le ciel. Le Iste confessor Domini est un survol de la terre dans un avion dont l’hélice tourne à peine, porté par le bon vent, alors que le Placare Christe servulis est plutôt une traversée des Alpes, animée pour cause de turbulences. Mais une fois que l’obstacle est dépassé, le vol retrouve sa légèreté ; le ciel d’orage est rompu par un soleil qui, éblouissant, perce en trois grands faisceaux lumineux.

Orgue de l'Auditorium de Lyon © David Duchon-Doris
Orgue de l'Auditorium de Lyon
© David Duchon-Doris

B-A-C-H, cette signature musicale est célèbre – et nous savons gré au soliste de nous avoir rapprochés du Prélude et Fugue de Franz Liszt sur ce thème, bien moins présent à l’esprit des mélomanes. L’hommage à Bach débute par une écriture mélodique vraiment très baroque, mais elle est sous-tendue par un édifice harmonique qui est bien l’enfant du Romantisme, quant à lui. Quelques douces flûtes font dégringoler le son dans le registre grave. On est ravi : c’est dans Liszt qu’on trouve les accents qui avaient manqué à Bach, les pieds du soliste jubilent et mettent en valeur le registre clair du finale. Une douce main tutélaire s’étend sur la salle dans le bis ; un touchant jeu de fugue baroque y donne la chair de poule.

C’est étrange : quand Vincent Warnier arrivait, on le croyait seul face à cet immense plateau et cet instrument imposant qui trône au fond. Quand il sort, au contraire, on a l’impression que la scène est pleine : de notes presque tangibles, des 82 jeux que le soliste a conviés pour la peupler.