Et de cinq qui font vingt ! Le talent possède des vertus multiplicatrices. Vingt ans, l’âge non pas de raison mais de passion. Donc le bel âge. Celui du Centre Lyrique Clermont Auvergne dirigé avec une belle abnégation par Pierre Thirion-Vallet. Cinq divas (et divos !) pour souffler vingt bougies : Mary Elizabeth Williams et Maria Grazia Schiavo, sopranos ; Marie Karall, mezzo ; le ténor Florian Laconi et le baryton Armando Noguera. Cinq anciens lauréats du Concours international de chant de Clermont aujourd’hui courtisés par les grandes scènes lyriques. Ce vendredi à l’Opéra de Clermont-Ferrand, ils partagent la vedette avec un Orchestre Symphonique des Dômes surinspiré, emmené de main de maître par Gilles Raynal.

© Yann Cabello
© Yann Cabello

Le programme est riche et ultra exigeant. Avec un écueil qui peut s’avérer rédhibitoire : la mise en concurrence des interprètes dans leurs airs de bravoure respectifs. Il n’en est rien, grâce à la seule personnalité des uns et des autres. Leurs caractères spécifiques très affirmés leur permettent de s’imposer sans qu’il leur soit besoin d’entrer en compétition d’un point de vue formel. Reconnaissons là aussi dans le choix des interprètes, le professionnalisme de Thirion-Vallet. Crainte d’un roboratif gâteau d’anniversaire? Le cadeau est à la hauteur de l’événement.

Armando Noguera © Yann Cabello
Armando Noguera
© Yann Cabello

Il faut tenir tête au « Largo al factotum » à la faconde étincelante d’Armando Noguera. La célèbre cavatine de Figaro du Barbier de Séville n’impose pas seulement les vertiges d’un brio virtuosement assumé. Un phrasé éloquent assure à ses cascades de croches – dans le vertigineux « bravo, bravissimo et fortunatissimo » – un débit rossinien d’une célérité et d’une agilité jamais prises en défaut. Et Florian Laconi fait plus que prendre la mesure de l’enjeu face à son comparse dans le fameux duo verdien entre Don Carlo et Rodrigo. Tous deux parviennent à cette rare intelligence des timbres, faite de lucidité et de plénitude sonore idéalement projetée. Une alchimie des harmoniques instruite de la distinction des grains où se conjuguent la chair de graves au timbre opulent et le panache d’aigus luxuriants. Un Verdi patricien, où se mêlent ardente fierté et orgueil superbement revendiqué.

Florian Laconi et Marie Karall © Yann Cabello
Florian Laconi et Marie Karall
© Yann Cabello

Laconi irrésistible dans « E lucevan le stelle », qui en doute ? Mais la tenue, la longueur de note et la suavité du registre de poitrine sur « le belle forme disciogliea dai veli ! », et la solidité toute dramatique du vibrato sur « la vita » finale sont une divine surprise. Dans le duo final de Carmen, la brillance de son grain au métal doré rivalise avec la tension sacrificielle de la mezzo Marie Karall, féline gitane dans une habanera à l’énergie canaille et à l’érotisme aux accents ambrés.

Mary Elizabeth Williams © Yann Cabello
Mary Elizabeth Williams
© Yann Cabello

Voilà la belle leçon de cette soirée, dans la capacité des interprètes à ouvrir une œuvre sous un jour moins inattendu qu’espéré. Sortir du tant entendu pour offrir un « Pace, pace mio Dio » de La Forza del destino de Verdi à des sensibilités plus affutées exige le fort tempérament d’une Mary Elizabeth Williams. Elle caresse des pianissimo éthérés comme un sourire d’ange sur des nuances tendues d’émotion. C’est encore « Casta Diva » d’une souplesse soyeuse, ample comme une vague, qui nous en convainc. Williams nourrit des accents moirés sur une dernière syllabe suspendue, à la transparence d’un fil de verre. Sa Norma est extatique de ferveur et profondément humaine.

Maria Grazia Schiavo insuffle à sa Violetta un mélange de spiritualité et de noblesse, de pureté et de folie extasiée dans « E strano » et « Sempre libera », aux aigus acérés et stratosphériques. Folie qu’elle conduit à son paroxysme dans le fameux « Regnava nel silenzio » de Lucia di Lammermoor. Tension extrême mais non sans cette grâce naturelle, signature d’une artiste qui ne recule pas devant des élans d’une sensualité enivrante.

Maria Grazia Schiavo © Yann Cabello
Maria Grazia Schiavo
© Yann Cabello

Le Symphonique des Dômes dans cette aventure ? Un capiteux « Libiamo ne’ lieti calici » avec le quintette vocal scelle deux heures pleines. Sous la conduite énergique et scrupuleuse de Gilles Raynal, la phalange déploie une fluidité expressive qui n’a d’égale que sa précision. Battue brève, sobre mais terriblement efficace : le geste enjoint plus qu’il ne dessine. La vision est nette et le rendu sans faille. Les pupitres en acquiescent le caractère narratif et la spatialité avec un sens de la narration d’une belle plasticité. Belle performance que de s’adapter à des typologies vocales aussi riches que dissemblables dans des répertoires aussi lourds. Comme si la démesure de l’enjeu n’offrait d’autre perspective qu’une réussite accomplie. Plus que le professionnalisme, il faut dans cette réussite, prendre en compte la sensibilité et la réactivité de musiciens toujours à l’écoute, hyper réceptifs. La clarté polyphonique en est éloquente : cuivres solaires sans clinquant, bois éblouissants d’élégance (le hautboïste Yves Cautres et les flûtes dans la Suite n° 1 de Bizet), et des cordes fruitées et colorées.

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