Avec 20 danseurs pour le XXème siècle, le Ballet de l'Opéra de Paris inaugure sa nouvelle saison par un parcours artistique à travers le Palais Garnier, jalonné de vingt performances éphémères pour célébrer les temps forts de la danse du siècle passé. Vitrine d’un patrimoine chorégraphique centenaire, ce nouvel espace scénique, déplacé et éclaté dans les espaces publics de l’Opéra, est une initiative originale signée Boris Charmatz .

Conçue dans le cadre du projet 'Musée de la Danse', la performance 20 danseurs pour le XXè siècle était inspirée du solo 20 minutes pour le XXè siècle de Tino Sehgal (2000), qui présentait un enchaînement ininterrompu des monuments de la danse classique et contemporaine du siècle dernier. Reprenant cette idée d’une œuvre patrimoniale, Boris Charmatz a transporté la danse sur une scène nomade et déstructurée, avec un spectacle représenté au MoMA (New York), au Berliner Festpiele (Berlin), et à la Tate Modern (Londres), avant de prendre place dans les murs de l’Opéra de Paris.

© Agathe Poupeney - Opéra national de Paris
© Agathe Poupeney - Opéra national de Paris
Transformé en musée vivant, le Palais Garnier semble l’écrin idéal pour accueillir cette promenade chorégraphique. Le public est invité à une déambulation libre, découvrant et s’appropriant les lieux, dans une relation inédite de proximité avec les artistes. Ceux-ci interprètent à la fois des pièces incontournables du répertoire, allant des racines classiques (Nijinski, Nijinska, Fokine), aux chorégraphes néoclassiques (Balanchine, Robbins, Forsythe), en passant par les pionniers de la danse contemporaine (Merce Cunningham, Trisha Brown, Agnes de Mille, Pina Bausch), et des artistes contemporains français (Dominique Bagouet et Alain Buffard), mais s’ouvrant aussi à d’autres types de danses, telles que les danses traditionnelles (hongroises, butô), le music-hall, la pop et les danses urbaines (dont l’interprétation un rien classique laisse perplexe…). Si ce patchwork des possibles est généreux, le programme est finalement trop fourni pour permettre au spectateur de tout voir, et engendre une certaine frustration.

L’expérience permet principalement un échange très naturel entre danseurs et spectateurs. Ceux-ci s’adressent directement au public pour présenter leur danse, allant même parfois jusqu’à décortiquer des bribes de chorégraphie oralement, comme Benjamin Pech et son explication très pédagogique de L’Après-midi d’un Faune (Nijinski, 1912). Certains artistes semblent plus à l’aise que d’autres dans cet exercice de proximité directe et d’expression orale. A l’exception de la très belle présence d’Hugo Vigliotti ou de Jean-Baptiste Chavigner, les jeunes recrues semblent moins mûres dans ce rôle de transmission et les performances sont assez inégales. Il en ressort une impression d’hésitation d’ensemble, comme si les danseurs ne savaient pas exactement quel ton adopter entre une abordable sympathie et une interprétation plus artistique. On retiendra en particulier la qualité de la danse d’Alessio Carbone ainsi que la forte présence de Yann Saïz et Caroline Bance, les seuls interprètes à avoir réellement su incarner leurs personnages.

Benjamin Pech © Agathe Poupeney - Opéra national de Paris
Benjamin Pech
© Agathe Poupeney - Opéra national de Paris
Bien qu’il permette d’instaurer un climat plus spontané, ce dialogue décontracté avec les artistes, doublé de l’absence de décors et de costumes, rend mal l’ambiance des extraits dansés. La musique souffreteuse crachotée par des enceintes mobiles n’aide pas non plus le spectateur à se projeter. La construction chorégraphique elle-même entame la magie de la danse : les extraits trop courts ne laissent pas le temps au public de s’imprégner d’une œuvre et le choix du solo semble parfois peu judicieux (la traversée de Glass Pieces dansée par un soliste ne permet pas du tout de s’imaginer la chorégraphie de Robbins !)

Le spectacle conçu par Boris Charmatz participe avant tout d’une démarche pédagogique et patrimoniale, destinée au grand public, et se distingue fortement d’approches plus artistiques, telles que le travail très chorégraphique de Sasha Waltz au Neues Museum de Berlin, sans contact avec le public. Il s’agit plutôt ici de portes-ouvertes de la danse, pour petits et grands.