L’Opéra de Lyon envoie ses spectateurs en vacances avec un fou rire : Viva la Mamma, cette œuvre de Donizetti, prouve une nouvelle fois la pétulance des mises en scène de Laurent Pelly, après le Roi Carotte festif de décembre 2015 à Lyon ou, cette année, le Coq d’Or reluisant à l’Opéra national de Lorraine à Nancy. Le jeune chef de l’entreprise, Lorenzo Viotti, « Révélation » dans les International Opera Awards de 2017, confirme son talent dans la direction d’orchestre et de celle d’un ensemble de solistes homogènes dans leur excellence.

Pietro Di Bianco (Biscroma Strappaviscere) et Laurent Naouri (Donna Agata Scanagalli), © Stofleth
Pietro Di Bianco (Biscroma Strappaviscere) et Laurent Naouri (Donna Agata Scanagalli),
© Stofleth

Étonnant titre pour une étonnante œuvre : Viva la mamma ! oriente l’imaginaire du public vers l’Italie du Sud – en effet, l’opéra est créé à Naples, en 1827 – où de volumineuses matrones virevoltent entre des casseroles, tout en faisant subir à leur entourage un régime des plus autoritaires. Et c’est tout à fait cela, casserole et autorité, sauf que c’est Mamma Agata qui chante comme telle – d’autres en traînent au pluriel – dans une famille qui est celle des artistes d’un théâtre lyrique en train de monter une production des plus douteuses, perdant par des conflits internes la moitié de sa troupe (ou presque) et devant par là recruter à tour de bras les éléments les plus improbables et les plus hauts en couleur.

Le comique du livret s’allie celui de la mise en scène. Les caractères sont un joyeux panel de tous les stéréotypes qui existent sur les chanteurs lyriques. À la première répétition, le ténor Guiglielmo, outrageusement teint en blond et bête comme ses pieds, possède un accent germanique à couper au couteau, et pour cause, le pauvre Wilhelm étant Teuton, doté d’un nom de fantaisie long comme trois bras – tant et si bien que même moi, pourtant allemande, je n’arrive pas à le prononcer faute de pouvoir le mémoriser. Enea Scala confère une belle interprétation à ce rôle, s’astreignant occasionnellement à un timbre métallique et rugueux, pour pleinement actualiser le reproche de « voix de crécelle » que lui adresse la mamma. Si l’arrogant ténor, en entrant, ne salue pas la fille de cette dernière, seconda donna, la primadonna, quant à elle, ne salue personne et préfère la lecture de magazines mondains à celle du livret, qui semble avoir encore moins de consistance que la yellow press italienne. Mais une fois qu’elle daigne se prêter au jeu, ses vocalises de bel canto sont irréprochables, impeccablement crachées sur le chœur d’hommes – qui s’en fait plaquer contre le mur –, par Patrizia Ciofi, dont le timbre aigu est limpide : elle est l’égale de Laurent Naouri aussi dans son jeu excellent.

Patrizia Ciofi (Daria Garbinati) © Stofleth
Patrizia Ciofi (Daria Garbinati)
© Stofleth

Mais c’est Laurent Naouri qui, rôle titre oblige, est l’incontestée vedette de ce spectacle. Il investit le rôle travesti de Mamma Agata avec un double talent, de chanteur lyrique autant que d’acteur : le public de l’opéra se tord de rire dans ses sièges. C’est ici un véritable comique vocal qu’il déploie : le soliste mitraille les doubles croches en articulant superbement, en imitant les « piripiri » du hautbois ou du basson (qu’on entend immédiatement en écho), et en passant par véritablement tous les registres vocaux imaginables : la voix de baryton, de fausset, de soprano, de basse noble même, c’est hilarant, par des croassements, quelques beaux passages lyriques (l’hilarant air « Assise au pied d’un sac »), la diatribe, l’invective, l’imitation de Florence Foster-Jenkins. Cet homme fait orchestre, chœur et solistes lyriques à lui seul, avec un talent fou. La fille de Mamma Agata n’est pas en reste : comme tant d’autres rôles lyriques du chef-d’œuvre inconnu qu’on met en scène dans ce théâtre déliquescent, Luigia semble avoir quelques difficultés (feintes) au démarrage, mais une fois le rôle émancipé de sa tutelle maternelle, Clara Meloni nous gratifie du plus joli air, tendrement soutenu par le violoncelle. Truculent ténor de secours, le baryton Charles Rice n’est pas moins retors que la mamma, ni moins drôle dans son intervention dans la marche héroïque. La distribution est vraiment sans faille (Enric Martinez-Castignani, en poète, Piotr Micinski en imprésario, puis le mezzo Katherine Aitken en Pippetto, autre rôle travesti), et on retient que le chef d’orchestre Pietro Di Bianco, belle basse, a encore moult autres cordes à son arc, puisque son rôle de répétiteur le fait accompagner ses ouailles au piano plus qu’honorablement !

La mise en scène, sublimée par les lumières de Joël Adam, s’appuie avec brio sur les décors de Chantal Thomas : pendant le deuxième acte, elle est capable de nous montrer simultanément trois salles lyriques : celle de l’Opéra de Lyon, celle du lieu de l’action, et puis le décor de celui-ci, pour l’œuvre en abyme, qui se déroule devant un rideau montrant un théâtre baroque. La direction des acteurs est superbe, des mini-chorégraphies se développent partout à toute allure, et le parking glauque duquel émergent les spectres lyriques du temps passé, transformation déliquescente de l’ancien théâtre provincial, nous révèle tous ses secrets en un temps record, voilà le plus grand exploit de Laurent Pelly. Chronométrez : le coup de théâtre final a besoin de moins de trois secondes pour narrer le chemin entre le hic et nunc du parking et le jadis du théâtre. La troupe de ces sacrés chanteurs s’enfuit avec leurs gages ? Le lieu fait faillite, la poussière et les pierres en tombent avec fracas, la lumière s’éteint : tout est dit, et sans une seule parole.

Outre sur les planches de l’Opéra de Lyon, la dernière, le 8 juillet, sera visible en vidéotransmission gratuite, sous-titrée en français, aux Nuits de Fourvière, comme dans treize autres villes de la région Auvergne-Rhône-Alpes, de Thonon-les-Bains à Montélimar. Honni soit qui n’y va pas.