Ce sont des héros. Des athlètes devant un piano. Impliqués dans une lutte vigoureuse dont l’enjeu est d’être « le meilleur ». Depuis des années, la possibilité de faire concorder l’expérience esthétique, donc hyper-personnelle, de la musique avec l’idée d’un concours fait débat. Plus l’encre coule à ce sujet, moins le public semble s’en soucier. D’année en année, le Concours Reine Elisabeth jouit en effet d’un intérêt massif. Même ceux totalement indifférents n’ont pu passer outre la consécration par les médias sociaux de Lukáš Vondrácek en champion inégalable de la toute dernière édition, avant même l’attribution de son premier prix. Le plus grand mérite de ce concours n’est pas d’inciter les solistes à se perfectionner sur le plan technique et analytique. Il est plutôt lié au fait qu’à chaque édition, la musique classique réclame une place sociale. Un Concertgebouw Brugge bondé n’a-t-il pas prouvé que le genre est bien vivant ?

Les lauréats du Concours Reine Elisabeth 2016 © Concertgebouw Emily Valcke
Les lauréats du Concours Reine Elisabeth 2016
© Concertgebouw Emily Valcke

En réalité, trois concerti pour piano, c’est trop. Le programme est néanmoins resté digeste grâce au choix de compositeurs variés. Plutôt que de reprendre sa phénoménale interprétation du troisième concerto pour piano de Rachmaninov, Vondráček a quitté la grande gestuelle pour revenir au raffinement du troisième concerto de Beethoven. Alexander Beyer avait ainsi toute latitude pour interpréter à nouveau l’opus 30 de Rachmaninov. Le deuxième lauréat, Henry Kramer, a somme toute choisi le chatoyant Concerto en sol majeur de Ravel. Un choix loin d’être évident : le soliste n’y est pas contraint à un rôle héroïque et un orchestre ne peut être en accord avec lui que s’il connaît la partition par cœur. Mieux : que s’il la ressent. Stéphane Denève a plus ou moins bien dirigé le tout, mais il y manquait le caractère organique nécessaire. Kramer bataillait encore avec sa partie sans en venir à bout, et en laissant passer la possibilité de communiquer avec les bois et les cuivres. Le Brussels Philharmonic a en outre choisi un parcours frileux, alors que les premier et dernier mouvements de cette œuvre destructrice regorgent d’espiègleries. Une ombre de nonchalance y est tout indiquée, mais la lecture orchestrale est restée très guindée.

Les erreurs d’intonation commises dans Ravel par quelques musiciens de l’orchestre sont réapparues dans l’interprétation de Rachmaninov. Le raffut de cette œuvre dans le fond très créative parvient à l’auditeur dans une interprétation routinière – celle qu’a précisément donné à entendre Beyer et le Brussels Philharmonic. L’Américain d’à peine 21 ans a manqué de l’inspiration qui avait imprégné son interprétation au concours. Cette fois, il a évolué dans l’œuvre en monochromie, même si l’on peut certes lui reconnaître un niveau technique élevé. L’auditeur est là encore resté sur sa faim, et cela parce que Beyer n’a laissé s’exprimer sa fantaisie qu’une seule fois. Quelques passages du troisième mouvement se sont éclairés sur le plan rythmique, mais le soliste est ensuite revenu aux conventions. Le Brussels Philharmonic est venu à bout du reste sans parvenir à faire résonner de façon cohérente l’âme déchirée de cette œuvre.

Il a fallu attendre l’opus 37 de Beethoven pour que Stéphane Denève fasse réellement quelque chose de son orchestre. Le Français a donné une forme relativement explicite aux caractères du concerto, les affects y étaient, et Vondráček a profité du registre expressif adopté par le chef d’orchestre. Tout comme il l’avait fait pour Rachmaninov durant le concours, il a repensé le troisième concerto de Beethoven de la première à la dernière note. Il a fait rayonner chaque phrase et pétiller chaque mélodie avec ses phrasés parfaits. Cette œuvre d’habitude si généreuse a soudain paru macabre et déchaînée, grâce à la vision presque sarcastique, très obstinée, du pianiste tchèque. Dans ses mains, l’intouchable perfection a fait volte-face, comme si les premier et troisième mouvements renfermaient l’envers d’une énergie positive. En outre, dans un largo époustouflant, le soliste a arraché un silence tendu, comme seuls les grands peuvent le faire. Il a modelé un moment de magie tragique, si fragile que personne ne pensait plus à se mettre à tousser.

Si Kramer et Beyer ont confirmé être les meilleurs pour délivrer une œuvre techniquement aboutie, Vondráček a laissé entendre avec évidence ce qu’est vraiment la musique. Une technique impeccable n’est pas une fin en soi, mais un début – l’embryon duquel le Tchèque a fait naître la surprise à l’état pur.

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