Le collectif La Veronal, fondé il y a dix ans par le chorégraphe barcelonais Marcos Morau, est de retour au Théâtre de Chaillot avec sa dernière création Voronia. Après Suecia, Finlandia, Russia, Moscow, Islandia, ou encore Siena, La Veronal nous emmène cette fois-ci dans les confins géorgiens avec une nouvelle pièce intitulée Voronia, du nom du gouffre de Krubera-Voronja, grotte naturelle la plus profonde du monde avec 2200 mètres de fond. Mais ce fil rouge topographique est moins un sujet artistique en soi qu’un prétexte à une œuvre psychologique frappée de génie, manifeste des palpitations d’une Humanité entre perversion et exaltation.

© Josep Aznar Grec
© Josep Aznar Grec

Loin de représenter explicitement sur scène le précipice ou la chute, La Veronal met en scène une parabole surnaturelle, inspirée d’une réflexion autour de la notion de gouffre. Le résultat sur les plans scénographique et chorégraphique est esthétique, intellectuellement brillant, mais également très intense émotionnellement.

Cette percée dans les entrailles de la Terre s’impose d’emblée comme une inexorable descente aux enfers, où l’Homme face au Néant se pose la question du religieux, ébranlant ainsi son système de valeurs morales et la dualité du Bien et du Mal. Tapie dans l’ombre telle une angoisse sournoise, la symbolique religieuse est omniprésente dans Voronia. Convertie en une vaste nef d’église, la salle de spectacle embaume l’encens et résonne d’un écho permanent, grâce à un dispositif de captation sonore en direct. Les voix qui se réverbèrent se font murmure et prière. Les chants et les cloches retentissent. Les projecteurs en fuseaux monochromes rappellent la lumière filtrant à travers les rosaces. Les costumes évoquent une Espagne catholique compassée. Cette référence à un christianisme ténébreux se retrouve aussi dans la dramaturgie : des prêtres noirs circulent sur scène tandis que le dernier tableau reproduit une Cène bien inquiétante. Univers plus maléfique que sacré, Voronia est un royaume souterrain où chaque bruissement fait frémir, où les danseurs ressemblent à des insectes qui grésillent autour d’une source de lumière inaccessible, où se terrent d’incroyables monstres, où s’enchaînent des apparitions effrayantes, telles qu’un singe sorti d’un four fumant ou un enfant enfermé dans un cube de verre. Tout ne trouve d’ailleurs pas son explication dans cette création foisonnante et étrange, mais cet enfer ne serait-il pas aussi celui de la raison achoppant sur l’incompréhension ? Et l’une des danseuses, traversée d’un éclair de lucidité lors de la Cène, de hurler à la vue de ce délire cauchemardesque ? La virtuosité notable des danseurs, dont le langage saccadé, la rapidité et les contorsions forcent l’impression, tout comme l’engagement théâtral majeur des figurants renforcent le mystère.

Mais au-delà d’une symbolique des enfers quasiment mythologique, cette chute abyssale dans le ventre de la Terre représente également le retour aux origines. Une seconde lecture laisse ainsi apparaître Voronia comme un univers en perpétuelle gestation. Dès le début de la pièce, le rideau en fond de scène s’ouvre sur une salle d’accouchement, d’où l'on entend des pulsations cardiaques. La présence d’un enfant parmi les figurants, centre gravité de la pièce auquel tous les personnages semblent liés, rappelle en permanence les notions de primitivité et de genèse. Cette caverne devient dès lors le creuset d’un monde à la fois régressif et bourgeonnant, poussant vers le haut, et dont on ne peut s’échapper que par l’élévation et la clarté. La dernière scène de Voronia tombe donc sous le sens : l’enfant allume un à un les fusibles pour faire la lumière dans le public, avant de monter dans un ascenseur qui s’élève vers un nouvel horizon. 

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