Pour le début de sa nouvelle saison, l’Orchestre symphonique de Québec proposait hier soir un concert intitulé « Petra Lang, reine de Wagner ». C’est plutôt à Fabien Gabel qu’il convient de tresser des lauriers. Pour suivre le chef depuis son arrivée à l’orchestre en 2012, nous avons été témoin d’une superbe évolution d’un jeune chef en possession de ses moyens, mais à qui il manquait le petit quelque chose qui fait les vrais artistes, à un grand chef qui a sa propre voix et qui arrive à entrer dans la zone d’abandon nécessaire pour faire parler la musique – ce qu’ont notamment montré, dans les deux dernières années, sa Symphonie alpestre, sa Symphonie n° 4 de Brahms et sa Symphonie n° 4 de Bruckner. Une des qualités du chef qui sont le plus à son honneur est son sens de l’architecture. Si, par exemple, il commence les préludes de Lohengrin et de Tristan avec une certaine lenteur, c’est pour mieux laisser monter les climax subséquents. Cela se manifeste également dans les deux extraits orchestraux du Crépuscule des dieux, dont les multiples épisodes contrastants sont bien caractérisés.

Fabien Gabel © Gaëtan Bernard
Fabien Gabel
© Gaëtan Bernard

Un autre aspect important, en particulier dans Wagner, est de posséder la bonne culture sonore pour ce genre de répertoire. Cette musique, contrairement à celle de ses prédecesseurs, exige un sens du legato absolu et une grande densité sonore. Dans le prélude de Tristan, on a parfois l’impression d’entendre du « surlegato » – lorsque les notes empiètent légèrement l’une sur l’autre –, même si cela est impossible pour la plupart des instruments de l’orchestre. Pour bien donner cette impression de legato, Gabel n’hésite pas à rallonger légèrement certaines notes courtes pour leur laisser le temps de sonner. Dans le prélude de Lohengrin, le son est nourri au maximum, plein d’une présence sereine.

L’orchestre concourt évidemment à ce festin sonore. Les cuivres, beaucoup plus sollicités en deuxième partie, font un quasi sans-faute, hormis quelques décalages dans la « Chevauchée des Walkyries ». Le legato exquis des clarinettes dans le thème de Brünnhilde, dont le gruppetto si caractéristique est joué délicieusement, n’est qu’un autre exemple de cette excellence instrumentale qui fait rarement défaut – seuls quelques moments aux cordes révèlent des problèmes d’intonation qui n’enlèvent à peu près rien au plaisir de l’audition.

Certains passages resteront gravés dans notre mémoire. La lettre de Baudelaire à Wagner lue avec solennité et éloquence par le chef en début de concert. Le début hors du monde du prélude de Lohengrin, dirigé sans baguette, Fabien Gabel sculptant les phrases, caressant sensuellement le matériau musical tout au long du morceau. Le prélude de Tristan, où des lames de fond pénètrent inéluctablement le flot musical. Le « Voyage de Siegfried sur le Rhin », comme inventé dans l’instant.

Annoncée comme la reine de la soirée, Petra Lang a toutefois été le point faible du concert. Interprète du rôle-titre de Tristan et Isolde à Bayreuth cet été (suscitant d’ailleurs des critiques fort mitigées), la chanteuse a fait preuve d’un sens dramatique certain, communiant aisément avec l’intériorité des héroïnes qu’elle incarne. Si sa voix fait montre d'une projection idéale des consonnes, elle paraît cependant passablement fatiguée. Ce qui frappe d’abord, c’est la lenteur du vibrato – on peut littéralement compter chaque oscillation de la voix – qui oblige le maestro à ralentir quelque peu pour s’adapter. Les problèmes d’intonation et l’imprécision des voyelles ne font qu’ajouter à la déception. Après une « Mort d’Isolde » inconfortable, Petra Lang fait un peu mieux dans la « Scène de l’immolation » du Crépuscule des dieux, en toute fin de concert, où elle semble davantage prendre confiance, manifestement plus à l’aise dans les suraigus de Brünnhilde que dans le registre médium-aigu d’Isolde.

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