Ayant eu à trouver en quelques jours un duo violon et piano pour remplacer un des plus grands violonistes de notre temps (et son partenaire Guillaume Bellom), la directrice du Club musical Marie Fortin a dû soupirer d’aise au terme du concert presque irréel de lundi soir. Après que le violoniste Renaud Capuçon eut annulé sa tournée nord-américaine pour des raisons de santé, l’organisme a eu la chance de pouvoir compter sur le duo formé du pianiste Charles Richard-Hamelin et du violoniste Andrew Wan deux jours avant leur concert à la salle Bourgie à Montréal avec la Fondation Arte Musica, où ils présenteront la deuxième étape d’une intégrale discographique en cours des sonates pour violon et piano de Beethoven chez Analekta.

Andrew Wan et Charles Richard-Hamelin au Club musical de Québec © André Desrosiers
Andrew Wan et Charles Richard-Hamelin au Club musical de Québec
© André Desrosiers

Les sceptiques qui ont peut-être rouspété en déplorant le remplacement d’une vedette internationale par des musiciens « du cru » ont été largement confondus. Avec Charles Richard-Hamelin, médaille d’argent au Concours Chopin de Varsovie en 2015, nous avions évidemment affaire à une valeur sûre, tant le pianiste s’est déjà imposé comme l’un de nos grands. Ayant déjà entendu certains violons solos de grands orchestres internationaux donner des prestations en solo plutôt décevantes, nous ignorions ce qu’allait nous réserver le konzertmeister de l’Orchestre symphonique de Montréal. Dire que la surprise fut agréable relève de l’euphémisme. Après avoir assisté aux prestations des Julia Fischer, Hilary Hahn et Christian Tetzlaff de ce monde au Club, nous pouvons affirmer sans ambages que Wan a peu à leur envier. Si l’on excepte de rares duretés dans les attaques sur la corde de mi – surtout en première partie de concert –, ce que fait le violoniste s’approche de la perfection. Pliant et dépliant son corps tel un charmeur de serpent, le musicien offre une palette de nuances d’une subtilité déconcertante, d’un raffinement dont même l’oreille exercée peine à saisir toute la complexité. À la fois chaleureux et cristallin, le son émeut par sa beauté, avec une chanterelle à faire pleurer dans l’« Andante » de la Sonate n° 2, et des doubles cordes pleines et chaleureuses dans le premier mouvement de la Sonate n° 3. Richard-Hamelin n’est pas en reste lui qui, penché amoureusement sur son clavier, brode avec application sur le canevas beethovenien. Après l’avoir vu en tigre du clavier dans le Concerto n° 3 de Prokofiev avec l’Orchestre symphonique de Québec à l’automne, le regarder jouer Beethoven, les mains au plus près du clavier, relève du contraste le plus total.

Ce qui frappe d’abord en écoutant le duo, c’est la pertinence de leur éthique musicale : quel plaisir d’entendre jouer des musiciens pour qui la perfection technique n’inhibe aucunement le flot des sentiments ! L’entente entre les deux comparses, qui en sont à leur deuxième disque en duo, est palpable. Chaque virage est négocié au quart de tour et les respirations semblent être prises par un seul et unique organisme. Dans le dernier mouvement de la Sonate n° 2, l’écoute mutuelle et la ferveur de Wan et Richard-Hamelin fait mouche. Il est beau de voir le pianiste s’émouvoir lui-même de ce qui naît sous ses doigts. Si les mouvements plus apolliniens – l’« Adagio » de la Sonate n° 5 ou le premier mouvement la Sonate n° 1 par exemple – sont joués avec une grâce aristocratique, les mouvements plus dionysiaques sont quant à eux animés d’un esprit fantasque, comme en témoigne le premier mouvement de la Sonate n° 2, dont le côté vivace n’aura jamais été aussi bien souligné. En entendant les gammes perlées de Richard-Hamelin et la légèreté de l’archet de Wan, on croirait entendre quelques feux follets.

Le sens des contrastes des deux interprètes est également tout à fait à leur honneur. Dans le premier mouvement de la Sonate n° 3, dont l’indication « con spirito » (avec esprit) a été prise à la lettre, les musiciens creusent des abîmes et survolent, l’instant d’après, les plus hauts sommets. Idem dans le mouvement lent de la Sonate n° 6 joué en rappel, où l’on passe du murmure le plus tendre au chant solaire. Dans le difficile « Scherzo » de la Sonate n° 5, afflux et reflux d’énergie donnent dans un humour presque haydnien, alors que les différents épisodes du thème et variations de la Sonate n° 1 sont telles des miniatures minutieusement ouvragées. Les différentes reprises sont chaque fois l’occasion de dire autre chose, notamment celle du premier mouvement de la Sonate n° 5, plus ardente que lors de la première exposition.

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